Moins 30 % d’émissions de CO2 d’ici à 2030. En décembre 2019, ArcelorMittal s’est fixé un objectif ambitieux pour ses activités en Europe, en adéquation avec sa volonté d’atteindre une neutralité carbone en 2050. Quelques mois plus tôt, en juillet 2019, le sidérurgiste et ingénieriste allemand ThyssenKrupp affichait, lui aussi, le même cap. En novembre 2018, Air liquide prenait la décision de réduire de 30 % son intensité carbone d’ici à 2025 par rapport à 2015. Depuis Solvay en 2015, qui souhaitait diminuer de 40 % son intensité carbone en dix ans, les annonces se succèdent et se ressemblent. Tout particulièrement celles de l’industrie lourde, dont trois filières concentrent les deux tiers des émissions de l’industrie en France. Sur les 72,3 millions de tonnes de CO2 (Mt CO2) émis en 2017 par l’industrie manufacturière (18 % des émissions de la France), selon les chiffres du Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), 18,2 Mt CO2 sont issus de la chimie, 17,2 Mt CO2 de la fabrication des minéraux non métalliques et des matériaux de construction (ciment, verre, plâtre…) et 15,8 Mt CO2 de la métallurgie des métaux ferreux (sidérurgie, fonderie…).
Au-delà des objectifs inscrits sur les feuilles de route, l’industrie lourde semble enfin passer à l’action. Associé chez Enea Consulting depuis neuf ans, Laurent Blaisonneau en témoigne. Son cabinet de conseil, qui accompagne les industriels dans leur transition énergétique, notamment certains cimentiers, est de plus en plus sollicité sur la réduction des émissions de CO2. « Le sujet a pris beaucoup d’importance et nous vaut un appel toutes les deux semaines depuis trois ou quatre ans. Ce n’était pas le cas avant. » Autre marqueur fort du changement, selon lui : l’intérêt des acteurs financiers. « Depuis deux ou trois ans, nous comptons énormément de fonds d’investissement et de banques parmi nos clients. Ils sont passés du « greenwashing » à l’investissement concret dans la transition énergétique. Or ce sont eux qui financent et ils ont donc une force de frappe et un effet de levier importants. » D’autant que l’argent ne manque pas et que les acteurs financiers sont plutôt à la recherche de projets, constate Laurent Blaisonneau. Notamment des projets avec un impact fort et qui tiennent la route. « Ils sentent qu’il y a une pression de plus en plus grande pour savoir où est alloué l’argent. »

Pour l’industrie lourde, le constat est désormais clair et partagé par tous. « Nous n’avons pas le choix, sinon nous sommes morts, assure Francis Copin, le directeur du pôle process industriels de l’Association technique de l’industrie des liants hydrauliques (Atilh), qui représente l’industrie cimentière et ses 10 Mt CO2 émis en 2018. C’est notre devoir de réduire nos émissions, sinon de nouveaux matériaux faiblement carbonés ou zéro carbone apparaîtront et prendront le pas. » Du côté du président de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), le discours est tout aussi tranché. « Nous ne sommes pas sourds et aveugles. Le monde évolue et la pression sociétale commence à être entendue et prise en compte par les pouvoirs publics […]. Si nous n’anticipons pas, nous nous retrouverons un jour ou l’autre en décalage avec la société », déclare Philippe Darmayan, également président d’ArcelorMittal France [lire l’entretien page 26]. Des mots forts, qui n’étaient guère prononcés il y a encore quelques années. La montée en puissance des réglementations environnementales explique en grande partie cette prise de conscience de l’industrie lourde.
Des règles plus contraignantes
En France, le plan climat annoncé en 2017, visant la neutralité carbone à l’horizon 2050 – ce qui signifie que toutes les émissions devront être compensées – marque une accélération par rapport à la loi de transition énergétique pour la croissance verte qui fixait, en 2015, l’objectif de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050 par rapport à 1990, et de les diminuer de 40 % dès 2030.
En Europe, la question du climat est considérée comme une priorité. « La nouvelle Commission européenne a fait des annonces fortes, surtout sur l’ambition de long terme », estime Charlotte Vailles, chef de projet industrie, énergie et climat au sein de l’Institute for climate economics (I4CE). « Avec une prise de conscience sociétale, un prix du carbone qui croît et des volontés politiques affichées, l’Europe est en avance sur le sujet, ajoute Laurent Blaisonneau. Ailleurs, par exemple en Australie ou à Hongkong, nos équipes constatent un intérêt moindre. J’estime toutefois que cela ne va pas assez vite, mais cela va dans le bon sens et rend les choses concrètes et opérationnelles. »
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a pris ses fonctions en décembre dernier, a présenté un « pacte vert » dont les détails seront dévoilés cette année. Alors que le plan actuel fixe une réduction d’au moins 40 % des émissions de CO2 d’ici à 2030 par rapport à 1990, l’objectif pourrait passer à 50 %, voire 55 %, de manière à atteindre la neutralité carbone en 2050. « Cela aura forcément des répercussions sur les mécanismes mis en place, et en particulier l’EU-ETS », relève Charlotte Vailles. Instauré en 2005, le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne (EU-ETS) est aujourd’hui dans sa troisième phase. Ce dispositif doit inciter les industriels et producteurs d’énergie à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Des quotas – droits d’émettre une tonne de CO2 – leur sont distribués gratuitement ou sont mis aux enchères chaque année. En avril, industriels et énergéticiens doivent en restituer une quantité correspondant à leurs émissions de l’année écoulée.
L’efficacité de ce mécanisme a jusqu’ici été faible. Si les émissions de GES de l’industrie ont baissé, « les études rétrospectives montrent que les réductions d’émissions de GES dans certains secteurs sont d’origines variées. Efficacité énergétique, certes, mais aussi délocalisations ou baisses d’activité », souligne Charlotte Vailles. « La phase 3 a été mal écrite », tranche Francis Copin. Lancée en 2013 et fondée sur les niveaux de production d’avant la crise de 2009, elle a vu s’accumuler un surplus de quotas sur le marché, rendant le coût du CO2 dérisoire. La quatrième phase de l’EU-ETS, qui entrera en vigueur au 1er janvier 2021, doit corriger le tir. Les règles changent dans le but d’accélérer la baisse du nombre de quotas disponibles, d’éliminer le surplus et de restreindre l’accès aux quotas gratuits [voir infographie page 24]. L’objectif final : organiser la pénurie et faire grimper le prix du carbone. L’annonce des nouvelles règles, en mars 2018, a déjà produit des effets : alors que le prix du quota de CO2 n’avait pas dépassé la barre des 10 euros depuis des années, il se maintient aujourd’hui autour de 25 euros. « Cela reste assez bas, nuance Laurent Blaisonneau. Mais quand il était de quelques euros, les industriels ne le regardaient même pas. À 20 ou 25 euros, ça peut commencer à faire mal pour de petits acteurs. »
Un défi de taille
Outre le durcissement de la réglementation, la question de l’image a aussi joué. Certes, l’industrie lourde est assez peu concernée par une quelconque pression de la part de consommateurs qui décideraient d’orienter leurs choix de consommation vers des entreprises vertueuses vis-à-vis de l’environnement. En revanche, les industriels fortement émetteurs de CO2 sont nombreux à avouer avoir de plus en plus de mal à embaucher, notamment des jeunes diplômés. Ces derniers sont de plus en plus réticents à l’idée de travailler pour un employeur qui pollue. Certains commencent même à se mobiliser pour faire pression sur les entreprises qui ne font pas d’effort pour réduire leur impact environnemental. C’est le cas des 80 membres actifs du collectif étudiant « Pour un réveil écologique », lancé en 2018 [lire ci-contre]. Enfin, selon Laurent Blaisonneau, un autre élément incite les industriels à agir : « Ils ont tous en tête l’effet Volkswagen. » Autrement dit, la peur de voir des décisions politiques être prises rapidement suite à un scandale public et venir bouleverser leur activité ou leurs récents investissements. En 2015, la révélation de l’utilisation par le constructeur automobile allemand de techniques visant à réduire frauduleusement les émissions polluantes de ses véhicules diesel lors de tests d’homologation a précipité la décision d’interdire la vente de ce type de véhicules dans plusieurs pays. En France, la loi d’orientation des mobilités, promulguée le 24 décembre 2019, vise à interdire la vente de voitures à énergies fossiles carbonées (essence ou diesel) en France d’ici à 2040.
L’exigence de réduction des émissions de CO2 ne fera que se renforcer, les industriels l’ont désormais intégrée et se sont fixé des objectifs ambitieux. Reste à les atteindre, ce qui représente un défi de taille. Efficacité énergétique, recours aux énergies renouvelables, électrification, modification des procédés, usage d’hydrogène vert, captage, stockage et utilisation du CO2… La palette de solutions pour réduire les émissions de CO2 est très large. Certaines sont déjà opérationnelles. D’autres nécessitent encore des efforts de développement. Certaines, enfin, sont à inventer. « La solution magique n’existe pas », remarque Laurent Blaisonneau. Pour les industriels qui utilisent de la chaleur, notamment, les options dépendent du procédé, du contexte et de ce qui se trouve autour sur le territoire, par exemple pour le recours à la biomasse ou aux combustibles solides de récupération.
« La difficulté est de dépassionner le débat et de ne pas avoir de position dogmatique sur l’utilisation de telle ou telle solution », ajoute Laurent Blaisonneau. Il y voit même un moyen pour les territoires de se réapproprier les usines. « En créant des synergies entre différents acteurs d’un même territoire, j’espère que naîtra un esprit vertueux contre la désindustrialisation, et que nous arriverons à sortir collectivement de cette image de l’industrie polluante. Parce que l’industrie est là et que nous sommes tous consommateurs des produits qu’elle fabrique. Et en les fermant, nous délocalisons le problème sans le régler. »
« Nous voulons travailler pour des entreprises en phase avec nos valeurs »
Alice Pégorier
Étudiante en master affaires internationales et développement durable à l’Université Paris-Dauphine, membre du collectif Pour un réveil écologique
Quel est l’objectif de Pour un réveil écologique ?
Ce collectif représente les étudiants refusant de travailler dans des entreprises qui ne s’engagent pas concrètement dans la transition écologique. Il a été fondé en 2018 par des étudiants de grandes écoles qui ont souvent plus de latitude pour choisir où ils travailleront. Nous sommes 80 membres actifs, issus d’horizons divers et soutenus par 32 000 personnes. Nous sommes persuadés que le recrutement est un levier fort pour faire bouger les entreprises. Elles sont d’ailleurs réceptives à nos actions et nous prennent au sérieux.
Quelles sont vos actions concrètes ?
Les entreprises et l’enseignement sont nos deux axes d’action. Nous demandons aux employeurs quels sont leurs engagements et leurs actions. Nous avons envoyé des questionnaires à 105 entreprises. Elles sont 55 à avoir répondu. L’étape d’après sera d’aller les rencontrer pour leur faire un retour. Nous faisons attention à ne pas passer pour des donneurs de leçons et essayons vraiment de comprendre quels sont les freins à l’action. Nous souhaitons également sensibiliser les étudiants et démocratiser la transition écologique dans toutes les filières. C’est en cours : les formations s’adaptent, des licences s’ouvrent sur ces sujets et attirent énormément d’étudiants.
Comment envisagez-vous l’avenir ?
Le collectif est récent, mais ne rassemble déjà plus uniquement des étudiants. Nous comptons des jeunes diplômés et des salariés. Les plus anciens transmettent leur expérience aux nouveaux. Toutefois, nous avons vocation à représenter la jeunesse et aspirons à changer le monde dans lequel nous allons vivre. Nous souhaitons avoir plus de possibilités de travailler pour des entreprises en phase avec nos valeurs.



