« Le système européen de marché de CO2 ne couvre pas les transports routiers, maritimes, aériens et ferroviaires. Tous les transports doivent être intégrés à la taxation CO2, c’est une demande que nous faisons. J’espère que nous serons entendus. » La déclaration n’émane pas d’une ONG, mais du président de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, lors d’une intervention à l’Institut de l’entreprise en juin. Une entreprise qui demande une taxe pour son secteur ? Étrange, mais cohérent si le poids de cette taxe est beaucoup plus faible que celui qui frappera sa concurrence.
La SNCF a aussi lancé, en mars 2021, un « comparateur de mobilité », qui permet au voyageur de constater par exemple qu’il émettra, sur un trajet Paris-Marseille, 1,7 kg équivalent CO2 en train, contre 149 en voiture et 85 en avion.
SNCF Dans un tout autre secteur, un groupe de 150 marques de mode lançait début juillet un appel pour multiplier par dix l’éco-contribution des produits textiles « en l’indexant prioritairement sur les gaz à effet de serre ». Ces marques, toutes engagées dans la mode éthique ou la production made in France, étaient dépitées des prix cassés et de la désinvolture de la « fast fashion ».
Des budgets à la hausse
Auparavant, la situation était claire : il y avait d’un côté les ONG, qui militaient pour l’environnement, et de l’autre les entreprises, qui freinaient. Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Avec l’urgence climatique croissante et l’émergence de solutions pour y remédier, une partie des industriels a basculé vers l’activisme vert pour conquérir des marchés. Depuis longtemps dans cette logique, le Syndicat des énergies renouvelables (SER) ne s’économise pas.
«Nous sommes intervenus dans quasiment tous les groupes de travail de la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie. Sur la loi climat et résilience, nous avons porté et obtenu de nouvelles obligations de solarisation des toitures des bâtiments, la mise en œuvre d’au moins 1 gigawatt par an d’éolien en mer, l’introduction de certificats de biogaz… », témoigne Alexandre Roesch, le délégué général du SER. Son organisation, qui déclarait à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique un budget de lobbying de 200 000 à 300 000 euros en 2017, est passée en 2020 dans la tranche 500 000 à 600 000 euros. L’association Générations futures, qui lutte contre les pesticides, est largement financée par des entreprises comme l’enseigne Biocoop ou le certificateur Ecocert.
De la menace à l’opportunité
Au-delà des initiatives d’entreprises qui soutiennent leurs marchés, on trouve des associations d’entrepreneurs et d’entreprises décidés à effectuer leur transition vers de bonnes pratiques. C’est le cas de la communauté du Coq vert, lancée en 2020 par l’Agence de la transition écologique (Ademe) et Bpifrance. Mais aussi d’Entreprises pour l’environnement (EPE), une association née en 1992, qui est en train de changer de visage. Au départ, EPE rassemblait essentiellement des énergéticiens, des cimentiers et des chimistes, qui se réunissaient « pour comprendre », selon l’expression de sa déléguée générale Claire Tutenuit. L’association a été rejointe depuis trois ou quatre ans par des industriels du luxe, de la construction, des banques et par des équipementiers automobiles, notamment Faurecia, qui a adhéré en juin. «Autrefois, les entreprises pensaient pouvoir continuer à faire des bénéfices en s’adaptant un peu. Mais l’objectif 2030 de baisse des émissions de 55 % implique de les réduire de 5 % par an. C’est violent, il faut des stratégies massives, argumente Claire Tutenuit. Et aucune entreprise ne peut changer de modèle toute seule.»
En interne, les promoteurs du changement ont aussi pris du poids. «Le poste de directeur du développement durable était souvent un job de fin de carrière, témoigne la déléguée générale. Aujourd’hui, ce sont des gens jeunes, opérationnels. Ils travaillent avec les directions générales, financières, les patrons de business units.»
Une trentaine de collectifs de salariés
Des regroupements de salariés se constituent également, en dehors de toute hiérarchie. Le collectif Pour un réveil écologique en a répertorié plus d’une trentaine dans de grandes entreprises comme EDF, Michelin, Vinci, Essilor, SNCF, Wavestone… Alexis Treilhes, salarié chez Michelin, a créé le collectif Michelin et la transition écologique. «Je croisais des gens préoccupés et démunis. Je voulais créer un lieu pour discuter entre nous des orientations écologiques jusqu’au business model, car Michelin se fixe des ambitions, mais elles restent insuffisantes.»
Le collectif a mis en œuvre des actions de sensibilisation des salariés et a été soutenu par la direction pour des actions de formation. Mais son projet d’une double comptabilité carbone n’a suscité qu’une indifférence polie. «Je reste confiant. La bonne stratégie, c’est la co-construction et l’approche bottom-up. Nous allons être de plus en plus nombreux à mener une transformation de l’intérieur», soutient Alexis Threilhes. Les lobbies verts veillent désormais au sein même des entreprises.
L’ambivalence des industriels
Bien que conscients de l’urgence climatique, les dirigeants de grandes entreprises industrielles ne sont pas toujours très cohérents. La société d’analyse Influence Map signalait dans un rapport paru en mai des divergences entre les déclarations des chefs d’entreprise réunis dans des cercles pro-stratégie climat – notamment l’European round table for industry, où l’on retrouve de grands patrons comme Guillaume Faury (Airbus), Jean-Pierre Clamadieu (Engie), Florent Menegaux (Michelin) – et l’action du syndicat qui représente leurs groupes, BusinessEurope. Ce dernier a moins soutenu la hausse des ambitions de réduction des émissions de gaz à effet de serre à 2030 qu’alerté sur ses dangers. Et il promeut le maintien de quotas gratuits sur le marché carbone européen...



