Le 9 octobre 2020, les dirigeants de Veolia comprennent qu’ils vont devoir patienter. Le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris vient d’ordonner "la suspension de l’opération" de rachat de la participation d’Engie dans Suez. Une décision, toutefois, qui ne remet pas en cause le projet du PDG de Veolia, Antoine Frérot, de créer "un champion français des services à l’environnement". Trois jours plus tôt, au lendemain de la décision d’Engie de vendre ses 29,9 % du capital de Suez à Veolia pour 3,4 milliards d’euros, l’échange des titres avait déjà eu lieu. Mais il était dit, depuis le début de l’annonce de l’opération par Antoine Frérot, le 30 août dernier, que l’affaire ne serait pas si simple. "Nous avons compris que nous étions dans une affaire à rebondissements, souligne Franck Reinhold von Essen, le secrétaire (CGT) du comité d’entreprise européen de Suez, après le verdict du tribunal de Paris. Cette décision est une grande satisfaction. La justice remet l’église au milieu du village. Il y a des lois pour respecter les salariés. Aujourd’hui, Veolia se retrouve avec du papier et sans aucun pouvoir décisionnaire."
Engie et Veolia ont fait immédiatement appel, évoquant une décision "incompréhensible, car seul le management de Suez est compétent pour organiser une information-consultation du comité social et économique. Cette réalité ne peut échapper à personne. Veolia pense pouvoir continuer à avancer. Mais un deuxième front pourrait s’ouvrir prochainement si la commission d’enquête parlementaire réclamée par l’intersyndicale et par des élus voit le jour. Dernier en date, le nouveau groupe écologiste du Sénat a demandé, le 15 octobre, une commission d’enquête pour "faire la lumière" sur les conditions de rachat des parts d’Engie dans Suez par Veolia, en dénonçant une "opération opaque". En effet, l’État, premier actionnaire d’Engie, a voté contre et les deux représentants de la CFDT n’ont tout simplement pas pris part pas au vote… Le gouvernement a tergiversé. Tandis que le Premier ministre, Jean Castex, s’était enthousiasmé, le 3 septembre, estimant que cette fusion "faisait sens", le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, n’a eu de cesse, depuis, de se montrer beaucoup plus prudent. Le 18 octobre, il regrettait sur France 3 "la précipitation" et défendait, encore, le besoin de conserver deux "champions industriels" et de trouver un accord amiable.
Des enjeux en matière de collecte et de valorisation
Derrière la bataille entre les deux géants des services à l’environnement, se retrouvent essentiellement deux secteurs d’activité : les déchets et l’eau. Avec des délégations de service public, quand les clients sont des collectivités locales, mais aussi des services à l’industrie. Et de vrais enjeux en matière de collecte et de valorisation.
L’économie circulaire a un avenir tout tracé avec les besoins de matières et les textes réglementaires qui imposent de recycler de plus en plus de déchets. La R & D est essentielle pour arriver, par exemple, à traiter tous les plastiques. Suez a ainsi annoncé, le 10 septembre, un partenariat avec le canadien Loop Industries pour produire du plastique de qualité alimentaire recyclable à l’infini et recycler tous les PET (polyéthylène téréphtalate).
L’innovation est tout aussi impérative pour les métiers de l’eau. Les enjeux sont énormes avec une population mondiale toujours plus importante et des ressources qui manquent de plus en plus dans certaines régions. Les marchés de l’eau sont estimés à 600 milliards d’euros sur un total des services à l’environnement de l’ordre de 1 400 milliards. À la fois leaders pour l’assainissement et la distribution de l’eau, Veolia et Suez détiennent environ 12 % des parts de marché. D’après certaines études, le premier concurrent et numéro trois de l’eau, le chinois Beijing Enterprises Water Group, ne réalise pour l’instant que le quart du chiffre d’affaires de Veolia dans ce secteur.
L’école de l’eau à la française
En France, le marché de l’eau s’élève à environ 13 milliards d’euros, dont 5,2 milliards pour les opérateurs privés en délégation de service public (DSP). Un marché mature et régulé qui permet aux Français de disposer d’une eau à un prix très abordable (4 euros le mètre cube ou 0,4 centime le litre) avec une qualité enviée. "La France est l’un des seuls pays développé à boire plus d’eau du robinet que d’eau en bouteille. La qualité de l’eau est parmi les meilleures au monde, rappelle Olivier Brousse, le directeur stratégie et innovation de Veolia. La coopération entre le public et le privé depuis cent cinquante ans a fait l’école de l’eau française." Le calcul des parts de marchés sur le pourcentage de la population desservie attribue aux opérateurs publics (régies) 35,3 % de la distribution de l’eau potable contre 33,7 % pour Veolia, et 18,6 % pour Suez et 46 % de l’assainissement collectif contre 22,9 % pour Veolia et 21,4 % pour Suez, selon les chiffres de la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau (FP2E).
L'Usine Nouvelle Sur le marché détenu par le privé, la position du nouveau champion Veolia-Suez serait donc hégémonique, d’où la cession envisagée par Veolia de l’activité eau de Suez au fonds Meridiam. Un fonds qui inquiète les salariés de Suez. Sa première tentative dans le secteur de l’eau s’était soldée par un échec lorsqu’il avait voulu racheter Saur. "C’est le corps social qui l’avait rejeté en masse, rappelle le président du groupe Saur, Patrick Blethon. Il n’avait pas compris le projet de Meridiam. Ce n’est pas une histoire de prix comme on a pu le lire à droite et à gauche. Entre les deux propositions, celle du fonds suédois EQT correspondait mieux à la culture de l’entreprise." Meridiam s’est engagé à détenir les activités eau de Suez pendant au moins vingt-cinq ans et à développer la formation et la R & D. Ce fonds d’investissement spécialisé dans les infrastructures publiques créé en 2005 par Thierry Déau, ancien directeur d’Egis Projects, filiale de la Caisse des dépôts et consignation, est présent dans plus de 80 projets (dont une vingtaine en France) d’une valeur de 60 milliards d’euros, avec 8 milliards d’euros d’actifs.
Le troisième mousquetaire du savoir-faire français, Saur, reste essentiellement dans l’eau, même s’il a lancé avec Derichebourg, spécialiste de la collecte et de la valorisation des déchets, "une coentreprise pour développer l’innovation sur la notion de nouveaux services aux municipalités", souligne Patrick Blethon. Au cours des six derniers mois, Saur a multiplié par dix son chiffre d’affaires avec les acquisitions notamment de l’italien Unidro et du néerlandais Econvert dans le secteur de l’eau à l’industrie. Présent au Moyen-Orient, avec une nouvelle base au Qatar, en Pologne, au Royaume-Uni, il enregistre une forte croissance dans toute la Péninsule ibérique, et il envisage de s’installer au Brésil pour irriguer l’Amérique latine. Fin 2020, son chiffre d’affaires sera d’environ 1,5 milliard d’euros, dont 1 milliard en France. "Nous avons plutôt bien traversé la crise sanitaire et nous visons 2 milliards d’euros en 2023-2024", prévoit le patron de Saur.
Se préparer au stress hydrique, aux pollutions…
Ces dernières années, la municipalisation de la gestion de l’eau en régie a plutôt bien fonctionné, comme à Paris. Avec la prise de certaines grandes villes par des majorités dirigées par des maires écologistes, certaines délégations de service public pourraient être remises en cause, comme à Bordeaux et à Lyon. "L’eau distribuée est de bonne qualité en France. Elle est conforme à 97,6 %. On doit proposer un service public du XXIe siècle, prévient Christophe Lime, le président de France eau publique et président de la régie eau assainissement du Grand Besançon. Sur la fusion Veolia-Suez, nous ne sommes pas surpris. Nous sommes en présence d’entreprises capitalistiques. Pour les élus, la gestion publique constitue une autre voie. C’est la preuve que la gestion publique doit passer par l’appropriation des élus, même si on travaille avec les entreprises. On doit garder le commandement."
Une situation qui est loin d’inquiéter Veolia. "Ce qui est important c’est la problématique de l’eau, prévient Olivier Brousse. Après les grands équipements des années 1970-1980, puis la modernisation de l’assainissement début 2000, on avait l’impression d’être dans une situation stable. Mais des phénomènes nouveaux surviennent, comme le stress hydrique. La France ne manque pas d’eau globalement, mais elle en manque souvent au bon moment et au bon endroit. On voit apparaître de nouvelles pollutions, le Covid-19 en est un bon exemple. L’eau usée transporte nos maladies, nos médicaments, les microplastiques... Dans les dix ans qui viennent, la problématique de l’innovation et de l’investissement va devenir essentielle. On va entrer dans une phase active propice aux opérateurs privés. La régie est une solution possible quand la période est stable…"



