Installation de quatre gigafactories de batteries électriques dans le nord de la France, extension de l’usine STMicroelectronics à Crolles (Isère) pour créer une mégafab, usine de panneaux photovoltaïques de Carbon à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône)… Au cœur de l’ambition de réindustrialisation, les projets de grande ampleur se multiplient. Avec, à la clé, la perspective de milliards d’euros d’investissements, de milliers d’emplois… mais aussi d’importants besoins, notamment en eau et en énergie.
Dans la vallée de la batterie des Hauts-de-France, le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE) anticipe une consommation électrique supplémentaire de plus de 1 gigawattheure d’ici à 2030. Soit l’équivalent de celle d'un million d’habitants. Un surplus qui met sous pression l’électricien national. Mais, sur place, le sujet ne semble pas inquiéter outre mesure. L’agglomération dunkerquoise assure qu’elle pourra répondre aux besoins, et que le principal consommateur sera ArcelorMittal dans le cadre de son électrification.
Manifestation chez STMicro
C’est surtout sur le sujet de l’eau que les grandes usines cristallisent les inquiétudes. Et en particulier le projet de STMicroelectronics : une future mégafab qui devrait plus que doubler sa capacité de production de plaquettes de puces de 300 mm à l’horizon 2026. Mais aussi sa consommation d’eau potable à l’horizon 2028 (par rapport à 2013), qui devrait atteindre près de 5,6 millions de mètres cubes par an, ce qui correspond à celle de 100000 habitants, selon la CGT, dans une région riche en eau, mais qui a subi plusieurs épisodes de sécheresse. Contacté, STMicro affirme «adapter en continu» ses processus de fabrication. Entre 2016 et 2022, la quantité d’eau utilisée par plaquette produite a été réduite de 41%. Et le taux de recyclage, qui a atteint 43% en 2022, doit monter à 49% cette année et dépasser 60% à terme. Des engagements qui ne suffisent pas à rassurer les associations environnementales locales.
Fin 2023, le collectif STopMicro38, qui réunit des agriculteurs, des écologistes et des activistes, a adressé une mise en demeure au fabricant franco-italien de puces, le sommant de communiquer, au titre de la loi sur le devoir de vigilance, les risques que fait peser l’extension de son activité industrielle sur le site grenoblois. «À la suite des sécheresses de 2022, après des arbitrages, il a été demandé aux maraîchers de diviser par deux leur consommation et aux particuliers d’arrêter d’arroser leurs jardins. En revanche, il est compliqué pour STMicro de couper sa production, car tout arrêt entraîne des pertes financières colossales», pointe Romain Couillet, enseignant chercheur à l’université de Grenoble et membre du collectif STopMicro38.
Sur les mesures envisagées en cas de sécheresse, l’industriel évoque un «plan de sobriété hydrique», sans donner plus de détails. La préfecture ne souhaite pas non plus s’exprimer sur le sujet. Les rejets de cuivre, d’azote et de phosphore sont un autre point de tension, STMicroelectronics consommant 100 000 tonnes de produits chimiques par an. Le week-end du 6 avril, plusieurs centaines de personnes ont répondu à l'appel du collectif et ont manifesté devant l'entreprise, jusqu'au lundi.
Des sécheresses récurrentes
La question de la consommation de l’eau se pose aussi dans la future vallée de la batterie, le département du Nord ayant connu cinq sécheresses en six ans. Face à cette situation, ProLogium, dont la gigafactory doit ouvrir en 2027 à proximité de celle de Verkor, a dû diviser par dix ses prévisions de consommation. «Au départ, nous avions estimé nos besoins à 2,5 millions de mètres cubes par an, en nous fondant sur notre usine de Taïwan et sur un processus classique avec des tours de refroidissement à circuit ouvert», détaille Amina Bensafi, la responsable santé, sécurité et environnement de ProLogium. Un chiffre qui n’était acceptable ni pour la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, ni pour le Syndicat de l’eau du Dunkerquois, sur un site où sont déjà présentes des industries très consommatrices d’eau et où vont s’installer Verkor et Orano.
«Ils nous ont orientés vers des solutions déjà étudiées par Verkor et le fabricant de pommes de terre surgelées Clarebout : des tours adiabatiques qui utilisent l’air au lieu de l’eau pour l’échange thermique. Cela nous a permis de réduire nos projections à 500000 mètres cubes d’eau par an», détaille Amina Bensafi. Pour éviter des baisses de production en cas d’arrêté de sécheresse, ProLogium a aussi étudié des solutions sèches, «sans eau ni air», qui lui permettront de passer, dans une deuxième étape, à 200000 mètres cubes par an.
Ces restrictions ne semblent pas avoir touché ACC, dont la production de la gigafactory de Billy-Berclau (Pas-de-Calais) débute. Alors que celle-ci comprendra trois blocs de production à l’horizon 2030, le groupe anticipe «une consommation, par an et par bloc, de 230000 mètres cubes d’eau pompée dans le canal d’Aire et 20000 d’eau potable».
Toujours côté eau, la future gigafactory de cellules et panneaux photovoltaïques de Carbon, dont l’ouverture est prévue pour 2025, n’est pas en reste. Pierre-Emmanuel Martin, le président de Carbon, dit avoir travaillé sur l’optimisation du recyclage pour faire passer sa consommation d’eau industrielle «de 8 millions de mètres cubes, selon les premières études, à 2,7 millions de mètres cubes par an, dont presque 100 % correspondent à de l’évaporation». Une eau dite «fatale», qui sera pompée dans le canal d’Arles à Bouc, à deux kilomètres en amont de l’estuaire du Rhône.
L'artificialisation des sols, cause d'inondations
Autre enjeu de taille, celui de l’artificialisation des sols. Dans les Hauts-de-France, Jacky Bonnemains, le fondateur de l’association Robin des Bois, dénonce «l’artificialisation de plusieurs centaines d'hectares, dans une région déjà sujette aux inondations». En effet, un sol artificialisé rendu imperméable freine l’absorption de l’eau de pluie, augmentant le risque d’inondation. Le port de Dunkerque s’engage toutefois à «compenser» les territoires cédés à ProLogium et Verkor.
Mais, prévient Damien Carême, l’ancien maire écologiste de Grande-Synthe (Nord), «cela ne résout pas la question de la perméabilité des terrains et de l’évacuation des eaux continentales». Sans compter les bâtiments qu’il faudra construire pour loger les futurs travailleurs. Pour l’heure, alors que seule la gigafactory d’ACC entre en production, beaucoup de ces problèmes sont encore théoriques. Mais avec l’accélération du changement climatique, ils pourraient rapidement devenir plus concrets. #

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024



