Enquête

Dans les écoles d'ingénieurs toulousaines, l'aéro a toujours la cote

La crise sans précédent qui frappe la filière aéronautique ne crée pas de panique parmi les élèves-ingénieurs à Toulouse. Le défi de l’avion décarboné ouvre de nouveaux horizons.

Réservé aux abonnés
Isae Supaero ecole d'ingenieur en aeronautique
L’Isae-SupAero prépare ses élèves aux nouveaux enjeux du secteur et mise sur la pluridisciplinarité.

Des aéroports qui tournent au ralenti, des flottes d’avions clouées au sol depuis plusieurs mois, une filière industrielle en pleine tourmente… Rien ne semble pouvoir saper le moral des élèves-ingénieurs de l’Isae-SupAero (Institut supérieur d’aéronautique et de l’espace), comme de l’Énac (École nationale d’aviation civile). Les deux grandes écoles toulousaines n’ont rien perdu de leur attractivité. Pourtant, le constat est bien là. Après plusieurs années de croissance ininterrompue, le marché de l’emploi s’effondre dans l’aérien et Toulouse, reconnue capitale européenne de l’aéronautique et du spatial, est aux premières loges.

Les annonces de PSE se succèdent depuis la sortie du confinement. Selon le Syntec numérique régional, 8 000 à 10 000 emplois, dont de nombreux postes d’ingénieurs, seraient directement menacés en Occitanie (l’essentiel dans le bassin toulousain) dans les métiers du numérique et de l’ingénierie, suite aux arrêts de missions et de projets chez les donneurs d’ordres de l’aéronautique.

Rêve de collégien

Pas de quoi freiner pour autant les rêves de voler d’Antoine Lasaygues. À 20 ans, l’étudiant lyonnais vient tout juste d’intégrer l’Énac. "C’est sûr, l’aérien traverse une crise majeure, mais pas question de choisir une autre voie par dépit ", confie l’élève pilote de ligne, qui reste confiant dans la capacité du secteur à se relever. Piloter, il en rêve depuis le collège. "À l’issue du concours, je n’ai pas hésité une seconde. Quand on est sélectionné par une école aussi prestigieuse que l’Énac, il faut savoir saisir sa chance", insiste-t-il. Seule une vingtaine d’étudiants sont retenus chaque année pour cette formation d’État. "Ils étaient encore 1 200 candidats cette année à présenter leur dossier", souligne Olivier Chansou, le directeur de l’école toulousaine, qui dispense par ailleurs des formations d’ingénieurs et de techniciens et développe ses propres projets de recherche pour l’aéronautique et le transport aérien. Chaque année, 1 800 étudiants sont accueillis sur le campus de l’Énac, dont un peu plus de 600 en première année.

Élève-ingénieure en deuxième année, Capucine Remeaume ne s’inquiète pas vraiment pour son avenir. "Il y a de nombreux métiers dans l’aérien. Personnellement, je m’intéresse à la conception des aéroports et il reste beaucoup à faire dans ce domaine."

À quelques centaines de mètres de l’Énac, sur ce même campus de Rangueil où sont regroupés de nombreux acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche de l’écosystème toulousain, pas d’inquiétude non plus chez les élèves-ingénieurs de l’Isae-SupAero. Cette école "est une ligne sûre et enviée sur un CV. Les formations d’ingénieurs sont polyvalentes et nous permettent aussi de nous préparer à relever de nombreux défis", précise Anaïs Bouchet, élève en deuxième année. De son côté, Thibault Lahire, en troisième année, reste également serein. Il a engagé en parallèle un master en mathématiques appliquées dans le domaine du machine learning. "La question de mon insertion professionnelle ne se posera qu’après ma thèse, et les compétences acquises à l’Isae-SupAero couvrent un large spectre, que ce soit en mécanique, en aérodynamique, en traitement du signal, qui élargit le champ des possibles."

Réinventer le transport aérien

"Certes, l’aéronautique commerciale est l’un des secteurs les plus durement touchés par la crise économique liée au Covid-19, mais l’aérospatial, ce n’est pas que l’aviation civile, souligne Olivier Lesbre, le directeur général de l’Isae-SupAero. L’aviation militaire, la sécurité civile, le spatial ne sont pas touchés. Nos formations s’adressent à l’ensemble de ces marchés et bien au-delà. Nous formons des ingénieurs-manageurs pluridisciplinaires, qui se distinguent par leur capacité à maîtriser des systèmes et des projets technologiques complexes. Ces compétences peuvent être mises à profit dans de nombreux domaines." Alors que l’aéronautique embauchait à tour de bras, ils étaient d’ailleurs plus d’un tiers de jeunes diplômés de l’école à rayonner dans d’autres secteurs. "Malgré le contexte sanitaire parfois compliqué et la crise de l’aérien, l’attractivité de l’école ne faiblit pas", constate Olivier Lesbre.

Les étudiants ont encore été nombreux à candidater en 2020 et le nouveau cursus en apprentissage a fait le plein pour sa première promotion, avec 30 apprentis élèves-ingénieurs, grâce à l’engagement d’industriels à recruter des apprentis. "Nous encourageons nos adhérents à jouer le jeu avec l’ensemble des écoles pour ne pas pénaliser la nouvelle génération d’apprenants et contribuer à maintenir la qualité des compétences sur nos territoires", insiste Bruno Bergoend, le président de l’UIMM MP-Occitanie.

Entre crise sanitaire, crise économique, "flygskam" (honte de prendre l’avion) et avion-bashing, l’aéronautique n’a pas encore dit son dernier mot. Les défis liés au développement d’une aviation commerciale décarbonée pourraient s’avérer un nouveau challenge pour les jeunes générations. "Il faudra bien réinventer le transport longue distance pour les humains, comme pour les marchandises, et concilier l’innovation et le développement durable ", lance Anaïs Bouchet. L’étudiante dispose encore d’un peu de temps pour peaufiner son projet personnel.

Concevoir les aéronefs du futur

L’Isae-SupAero accueille sur son campus toulousain la troisième promotion (15 ingénieurs) d’un tout jeune master spécialisé baptisé Hada (helicopter, aircraft and drone architecture). « Il s’agit d’un cursus unique en Europe, conçu pour répondre à une demande des industriels de préparer leurs ingénieurs à la conception des futurs aéronefs, précise Didier Delorme, le directeur des programmes masters spécialisés. L’objectif est de bousculer les schémas traditionnels et les frontières entre avions, hélicoptères et drones, pour former des ingénieurs-architectes capables de décloisonner les secteurs et les disciplines, avec une vision plus globale de ce que sera le ciel de demain. » Conçue en partenariat avec Airbus Helicopters, cette formation s’appuie sur les expertises de l’école toulousaine et associe cette année Airbus Commercial Aircraft, Safran, Dassault Aviation, des groupes d’ingénierie tels qu’Akka Technologies, Alten et SII, la Direction générale de l’armement (DGA) et la Direction générale de l’aviation civile (DGAC).

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.