Difficile, en voiture, de s’engager sur le rond-point pourtant gigantesque. Une armada de camions débarqués de l’autoroute A10 se dirige vers la zone logistique de Saran, au nord d’Orléans (Loiret) ou vers l’ancienne nationale 20, qui délimite son territoire à l’est. C’est dans le Loiret que le géant américain Amazon a ouvert, en 2000, son premier entrepôt, ORY1, en référence à Orly, l’aéroport le plus proche.
À l’origine installé dans une autre commune, Amazon a rejoint Saran (16 000 habitants) en 2007, à proximité immédiate de la sortie Orléans Nord de l’A10. En face du bâtiment gris et jaune, le transporteur historique local Deret aligne ses longs entrepôts gris et rouges. Le Centre-Val de Loire étant une des principales plateformes logistiques françaises, logique qu’Amazon commence par là ! Pour fluidifier le trafic, Vinci construit aujourd’hui une nouvelle sortie d’autoroute, à deux pas de la première.
70 000 m2 au sol
« Dans les années 2000, on se posait moins de questions sur l’artificialisation des sols, les gros entrepôts ont explosé, note Pascal Tébibel, le vice-président d’Orléans Métropole, chargé de l’attractivité économique. On ne le ferait plus aujourd’hui. Dans la métropole d’Orléans, le foncier commence à manquer, on est arrivé à la fin d’un cycle. »
À Saran, le centre de distribution occupe 70 000 m2 au sol, l’équivalent de 12 terrains de football. Un convoyeur emprunte un pont de 200 mètres pour acheminer les colis vers un deuxième bâtiment : ORY8, un centre de tri inauguré en 2016. « Il nous permet d’optimiser les expéditions et de limiter les flux de camions, en regroupant les colis qui partent vers des destinations lointaines », explique le directeur du site, Jon Scott. Fin 2019, Amazon a poursuivi son extension en ouvrant un centre de livraison de proximité à 3 km de là.
La mairie de Saran, communiste, ne sait pas combien lui rapporte Amazon en impôts locaux, c’est l’agglomération qui encaisse et répartit. « Amazon paie sa CFE (cotisation foncière des entreprises) comme les autres, n’essaie pas de contourner les règles fiscales, travaille en étroite collaboration avec les acteurs locaux et s’investit sur le territoire », souligne Pascal Tébibel. « Le gouvernement a toujours refusé de considérer les entreprises de l’e-commerce comme des commerces, ils sont considérés comme des industriels, ce qui les exempte de la taxe sur les surfaces commerciales », regrette Alma Dufour, de l’association Les Amis de la Terre, qui dénonce une distorsion de concurrence avec les autres commerces.
Recrutement sans diplôme
En droit du travail aussi, le statut d’Amazon fait des remous. Khaled Bouchajra, secrétaire général de la CGT Amazon France Logistique du Loiret, a été embauché à Saran en janvier 2012, comme cariste sur les quais de déchargement. « Au départ, on dépendait de la convention collective du commerce, puis l’entreprise a rejoint la fédération des transports. Les salaires y sont plus bas, il n’y a pas de classifications, donc pas de perspectives d’évolution de carrière. » Un conflit est toujours en cours devant la justice pour faire reconnaître le statut et la rémunération des caristes, qui refusent de devenir des « agents d’exploitation ».
L’emploi… C’est le grand atout d’Amazon pour séduire les élus locaux, surtout depuis les mobilisations contre son implantation en France. Jon Scott est allé leur faire les yeux doux au salon des maires, en novembre. Le centre de distribution de Saran approche les 2 000 CDI, le centre de tri emploie 250 personnes, le centre de livraison, 80, plus de 1 500 intérimaires pendant les pics d’activité. Amazon est un des deux plus gros employeurs de l’Orléanais avec Dior. L’entreprise recrute, mais difficilement. Le taux de chômage est bas, à Orléans, 6,6% en novembre 2021, et les entreprises de transport, nombreuses. Les agences d’intérim et Pôle emploi ont mis en place des bus pour aller chercher des salariés de plus en plus loin d’Orléans. L’entreprise Deret Logistique aimerait en profiter, elle aussi.
« Amazon recrute sans condition de diplôme, sur la base de tests, témoigne le directeur de Pôle emploi Loiret, Patrick Boissy. Les besoins sont tels que l’entreprise prend des primo-travailleurs, des personnes en reconversion, des chômeurs de longue durée. L’âge et le sexe importent peu, mais il faut être en forme, on marche beaucoup, chez Amazon… » Pour le représentant de la CGT, « il faut une condition d’athlète ! La première année, ça va, puis tu as mal aux épaules, aux bras, au dos… »
Quand les entrepôts remplacent les usines
Le directeur vante les conditions de rémunération : 26% au-dessus du Smic à partir de deux ans d’ancienneté, un 13e mois, une action Amazon gratuite par an. « Ce ne sont pas les pires, reconnaît Khaled Bouchajra. Mais le 13e mois a été obtenu après une grève, les cadres reçoivent 30 à 40 actions par an, les salariés sont mis en concurrence entre eux. Et dès qu’il y a un petit problème, le masque tombe et la réaction est forte. » Un intérimaire qui devait signer un CDI a été mis à pied pour une altercation verbale. « Oui, on demande à nos salariés de travailler, ironise Jon Scott. Ils ont des objectifs de productivité qui doivent se situer dans la moyenne du site. Si ce n’est pas le cas, on les forme. Et pour les 5% les plus en difficulté… »
Dans son dernier livre La France sous nos yeux, le politologue Jérôme Fourquet estime que « l’usine a été remplacée par l’entrepôt Amazon ». L’américain, aujourd’hui, cherche à s’installer là où les usines disparaissent. Les élus locaux ne perçoivent pas toujours que plus il y aura d’entrepôts Amazon, qui importent massivement des produits fabriqués ailleurs, moins il y aura d’usines et de petits commerces. Le libraire d’Orléans est plus menacé par le maillage grandissant d’Amazon que par ORY1.
Amazon à Orléans
- Superficie du centre de distribution : 70 000 m2
- 2 300 salariés en CDI et jusqu’à 1 500 intérimaires
- 6,6 %, le taux de chômage local en novembre 2021
(Sources : Amazon, Insee)



