Enquête

Comment sortir de la dépendance européenne aux engrais au phosphate et à la potasse

L'Europe possède peu de gisements et dépend largement des importations d'engrais au potassium et au phosphore extraits ailleurs dans le monde. Si les approvisionnements du Vieux continent sont protégés par la (relative) diversification de ces marchés miniers, l'idée monte aussi de changer les pratiques agronomiques.

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.Le Maroc, qui détient 70 % des réserves mondiales de phosphore, est l’un des premiers fournisseurs de l’Europe.

Avez vous entendu parler du trio NPK ? Méconnu du grand public, ce sigle incontournable chez les agriculteurs désigne les trois principaux nutriments dont se nourrissent les plantes : l’azote, le phosphore et le potassium. Parmi eux, seul le premier est abondant et présent dans l’air ; les deux autres se trouvent à l’état naturel dans le sol, le plus souvent sous forme de sels dans des gisements de roches phosphatées ou potassiques. Pour être utilisés, ils doivent donc être extraits avec des techniques minières puis purifiés et convertis en engrais minéraux plus ou moins complexes, tels le chlorure de potassium (KCl), le triple superphosphate (TSP), ou le phosphate diammonique (DAP).

D'où un enjeu industriel particulier : «à la différence des engrais azotés où il suffit d’avoir accès à du gaz naturel compétitif pour les produire dans beaucoup de zones du monde, les engrais phosphatés et potassiques sont plus concentrés du point de vue de la ressource minérale nécessaire à leur production», résume Guillaume Daguerre, analyste spécialisé chez Fitch. Comme d'habitude dans le domaine, l'Europe manque de mines... 

Forte dépendance

De quoi faire naître des inquiétudes de la Commission européenne, qui alertait dès 2022 sur la dépendance des grandes cultures et des producteurs d’engrais du continent aux importations de nutriments minéraux, dont la production est contrôlée par un petit nombre d’acteurs spécialisés. L’institution bruxelloise estime que le Vieux continent est dépendant des importations à 68% du côté des phosphates et à 85% en ce qui concerne la potasse !

Faut-il s'inquiéter ? Du côté du phosphore, l’entreprise d’Etat marocaine OCP est sur toutes les lèvres. Son poids pour l’Europe et sa proximité avec le Roi du Maroc sont autant de facteurs de vulnérabilité des approvisionnements (qui deviennent aujourd'hui critiques pour certaines batteries électriques). «Le Maroc est assis sur 70% des ressources mondiales, ce qui en fait le leader du marché, mais nous ne sommes pas dans une situation de monopole», rappelle Guillaume Daguerre. Des inquiétudes subsistent sur la teneur en cadmium de certains gisements – un métal lourd et toxique, dont Bruxelles fait la chasse – mais en quelques années, le spectre d’un pic du phosphore (un épuisement rapide des ressources) s’est éloigné.

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Que s'est-il passé ? Au-delà de la stratégie fructueuse de production et de montée en valeur de l’OCP, d’autres acteurs émergent dans la mine et la production d’engrais, à l’instar du saoudien Ma’aden. «Le plus gros exportateur d’engrais phosphatés en 2021 était la Chine, et d’autres producteurs comme la Jordanie ou l’Egypte ont gagné d’importantes parts de marchés dans l’export de roches», rappelle l’analyste de Fitch, rassurant quant au risque de ruptures d’approvisionnement. Même en Europe, certains projets sont à l’étude, comme en Finlande (où Yara exploite la seule mine en opération du continent), en Norvège (Norge Mining) et en Suède (LKAB, aux côtés de terres rares).

La potasse attire le géant BHP

Même fausse alerte du côté de la potasse. L’invasion de l’Ukraine par Moscou et les tensions commerciales qui ont suivi avec la Russie et la Biélorussie – deux géants du marché qui fournissent l’Europe – ont temporairement fait exploser les prix… Qui se sont très vite radoucis, en partie grâce au poids du Canada qui produit à lui seul un tiers des roches potassiques dans la province du Saskatchewan. «Les producteurs du Canada, comme Nutrien ou Mosaic, ont toujours un peu de gras : de la capacité non utilisée parfois mise en sommeil», retrace Guillaume Daguerre.

Pour répondre à la demande, le géant BHP a annoncé entre 2021 et 2023 investir plus de dix milliards de dollars dans les deux premières phases d’un giga-projet minier au Canada, baptisé Jansen. En Europe, d’autres projets sont développés en Allemagne (dont les mines représentent 5% de la production mondiale), notamment par K+S et Davenport, et en Espagne (par Geoalcali). Enfin, Anglo American peaufine un gigantesque mine de polyalithe (un engrais qui combine potassium, soufre, calcium et magnésium), dans le Yorkshire britannique.

A cela s’ajoutent des considérations agronomiques. «Contrairement à l’azote facilement lessivé, le phosphore et le potassium sont davantage retenus par le sol : la plante peut mobiliser les stocks des sols pour assurer sa croissance et il est possible de diminuer l’usage temporairement, comme ça a été le cas pour le potassium à la suite de la guerre en Ukraine», souligne la chercheuse en agronomie systémique à l’Inrae Joséphine Demay. Suite à l’épandage massif d’engrais dans l’histoire, l’Hexagone peut aussi compter sur des sols «très riches en phosphore», poursuit la scientifique.

Sortir de la mine ?

Selon un article de 2020, signé par Julia Le Noë dans la revue Environmental Research Letters, cette situation pourrait permettre de ne pas épandre d’engrais minéraux durant 60 ans sans s’exposer à des baisses importantes de production agricole ! Une fenêtre d’opportunité pour limiter l’usage d’engrais et les pollutions qu’ils entraînent. «Il n’y a pas de risque pour la souveraineté alimentaire à court-terme, mais nos systèmes agricoles sont organisés pour être très dépendants des engrais minéraux, et donc des importations des engrais phosphatés et potassiques que l’on ne fabrique pas», argumente Joséphine Demay.

La France n'a pas été inactive. En un demi siècle, l’agriculture française a déjà diminué par quatre son utilisation de phosphate minéral à l’hectare, et «seule la moitié du phosphore apporté sur les terres agricoles de France provient d’engrais minéraux de synthèse, car le reste est issu d’effluents d’élevages», chiffre la chercheuse. Mais d’importantes disparités existent entre les régions : puisque 80% du phosphore en Bretagne vient des effluents d’élevage, tandis que l’agriculture d’Eure-et-Loir se repose à 90% sur la voie minière.

«Se passer d’engrais minéraux nécessite donc de recycler davantage les flux dans le système mais aussi d’adopter des pratiques agroécologiques, y compris pour lutter contre l’érosion des sols», décit Joséphine Demay en pointant notamment le potentiel des déchets alimentaires et de l’urine et des matières fécales humaines. Avis aux amateurs. #

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024

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