Enquête

Comment Saint-Gobain est devenu un poids lourd de la construction légère en Amérique du Nord

En quatre ans, Saint-Gobain a changé de dimension sur le continent nord-américain, se positionnant comme leader de la construction légère après plus de 5 milliards d’euros d’investissements.

Vous êtes abonné ? Ecoutez cet article

 

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
L’usine de plaques de plâtre de Buchanan, dans l’État de New York, tourne à flux tendu pour répondre à une demande massive.

Un stock de quelques jours, pas plus. Le constat est identique dans l’usine de plaques de plâtre de Buchanan, à deux heures de route de New York, comme dans celle de revêtements de toiture à Norwood, près de Boston. Ces deux sites de CertainTeed, plus importante filiale de construction de Saint-Gobain en Amérique du Nord, produisent à flux tendu sous la pression de carnets de commandes bien garnis. Sur cette rive de l’Atlantique, le déficit de logements résidentiels serait de 6 millions : un « axe de croissance importante » et un « marché rentable » pour la construction légère, commente Benoit Bazin, le directeur général de Saint-Gobain, en déplacement début novembre sur la côte est des États-Unis.

Pour ne rien rater, mais aussi pour réduire son exposition à l’Europe, le groupe français accélère sa stratégie sur le marché nord-américain depuis 2019. Il a déboursé plus de 4,5 milliards d’euros en acquisitions sur des matériaux de construction pour la construction légère. La première grande opération est le rachat de Continental Building Products (près de 1,3 milliard d’euros), grâce auquel il a doublé sa part de marché américain sur le segment des plaques de plâtre.

La seconde, GCP, finalisée cette année pour environ 2 milliards d’euros, lui a offert un complément majeur pour ses spécialités chimiques vouées à la construction, lui permettant de talonner les positions de Sika, le numéro un mondial sur ce créneau. Enfin, Saint-Gobain a repris en août l’entreprise canadienne de matériaux de façade Kaycan pour quelque 900 millions d’euros.

Offre complète de systèmes muraux

Le groupe tricolore revendique désormais la place de leader de la construction légère en Amérique du Nord. Son chiffre d’affaires y a bondi de 6,7 milliards à 10,5 milliards de dollars entre 2018 et 2022, passant de 13 à 20% dans les ventes du groupe, avec une projection à 25% dès 2030. La marge d’exploitation a progressé de plus de 50% et compte déjà pour un tiers du résultat d’exploitation du groupe. Ces grandes opérations ont permis « d’assembler les pièces qui nous manquaient », décrit Mark Rayfield, le directeur général de la filiale Amérique du Nord.

Image d'illustration de l'articleSaint-Gobain North America
Usine de plaques de plâtre Saint-Gobain, à Buchanan (Etats-Unis) Usine de plaques de plâtre Saint-Gobain, à Buchanan (Etats-Unis)

L’usine de Buchanan produit et livre ses plaques de plâtre à New York vingt-quatre heures après la commande. Crédit : CBP

« Au lieu de nous limiter aux plaques de plâtre, nous vendons désormais des systèmes muraux complets », illustre-t-il en présentant, dans le centre de R&D de Northborough, près de Boston, un mur décomposé, dévoilant les différentes strates de matériaux. Du plâtre aux couches isolantes, des membranes d’étanchéité aux revêtements de façade, tout peut désormais être estampillé Saint-Gobain.

Parallèlement aux acquisitions avec leur effet d’échelle et de complément de gammes, le groupe a engagé presque 500 millions d’euros d’investissements depuis 2020 pour moderniser, augmenter les capacités et améliorer l’empreinte carbone de son outil industriel dans cette région du monde. Son maillage s’appuie sur 145 usines où officient 18 000 salariés. De quoi densifier son implantation, notamment dans le sud-est des États-Unis où il manquait de présence, et réduire les parcours, donc les délais de livraison. L’usine de Buchanan peut par exemple produire et livrer ses plaques de plâtre à New York vingt-quatre heures à peine après une commande.

Efforts de transition écologique

Derrière cette success story, le bilan américain de Saint-Gobain en matière de développement durable est plus mitigé. Engagé sur la neutralité carbone en 2050, le groupe a baissé de 23% ses émissions de CO2 de scope 1 et 2 entre 2017 et 2022 au niveau mondial, mais de seulement 11 % aux États-Unis et au Canada. Mark Rayfield reconnaît « partir de plus loin que d’autres pays ». En cause ? Des acquisitions parfois sans objectif de durabilité et un « manque d’incitation » dans un pays encore préservé de la crise énergétique.

Pour autant, la donne change, selon Dennis Wilson, le vice-président RSE Amérique du Nord : « Nous vivons dans un monde différent d’il y a dix ans, où seuls les indicateurs financiers comptaient. Aujourd’hui, toutes nos acquisitions comportent un angle de durabilité, comme GCP, qui dispose de spécialités pour la décarbonation du ciment. »

Sur le terrain, Saint-Gobain s’active. Il a conclu cette année deux contrats d’achat d’électricité verte, pour de l’éolien et pour du solaire, ce dernier avec TotalEnergies, dans l’objectif d’abaisser de 60% les émissions de scope 2. La plupart des investissements ciblent aussi l’empreinte environnementale : réduction des déchets, modernisation des équipements, récupération de chaleur, incorporation de matériaux recyclés, filières d’économie circulaire, panneaux solaires sur les usines.

Objectif neutralité carbone

L’un des projets phares est un effort de quelque 66 millions d’euros pour faire de l’usine de Saint-Gobain à Montréal (Canada) la première de plaques de plâtre neutre en carbone en Amérique du Nord, tout en augmentant de 40% sa capacité de production. Le centre de R&D de Northborough a mis la durabilité au cœur des projets. Dans les différents laboratoires, on découvre par exemple un système de toiture composé de tuiles et de panneaux solaires si intégrés qu’ils en deviennent presque invisibles.

La mise sur le marché est prévue dès 2023. Les équipes travaillent aussi sur une technologie de rupture pour la production de plaques de plâtre, qui réduirait de moitié les besoins en eau et de 63% les émissions lors de la fabrication. Sur la durabilité, Benoit Bazin ne se montre pas inquiet pour les activités nord-américaines de Saint-Gobain. Elles « vont rattraper le train et pourraient même le devancer. Ici, tout va plus vite », assure le dirigeant.

La construction légère règne


Constituées de matériaux légers, les constructions nord-américaines ont une empreinte environnementale elle aussi allégée. Crédit : Kaycan

Le concept de construction légère semble encore étrange vu d’Europe, en particulier dans le résidentiel. Le Vieux Continent est plutôt adepte des bâtis en murs pleins, quand l’Amérique du Nord privilégie depuis longtemps des structures de poteaux en bois, acier ou béton, sur lesquels sont appliqués des matériaux légers, puis un bardage en PVC imitant le bois ou la pierre. Cela permet de diviser par deux le poids des matériaux et celui des émissions selon Saint-Gobain. Le groupe vante aussi des matériaux plus faciles à recycler.

« Il reste encore beaucoup d’évangélisation à faire en Europe pour la construction légère », reconnaît Benoit Bazin, même si l’Europe du Nord commence à être séduite dans le neuf. Mais la rénovation reste le premier marché du BTP en Europe. Outre-Atlantique, le marché est focalisé sur la construction neuve, avec des besoins d’envergure. Quelque 1,7 million de logements y sont en fabrication et le déficit serait de 6 millions, dont deux tiers aux États-Unis et un tiers au Canada.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs