«Bienvenue dans la matrice». Rien à voir avec un nouveau remake d’un film de science-fiction. Etendue sur un champ de 50 hectares, «la matrice» est un véritable laboratoire à ciel ouvert, une kyrielle de parcelles expérimentales attenantes à la ferme de Mons, dans les environs de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Le projet, doté d’un budget de 7 millions, a été lancé fin 2022 et présenté à la presse pour la première fois le 6 juin. Aux manettes : Limagrain, la coopérative locale devenue l’un des champions mondiaux de la sélection variétale.
A l’origine, un postulat. Le dérèglement climatique impose de revoir les pratiques culturales. Le quatrième semencier du globe ne peut ignorer l’impact de ces nouvelles techniques sur la performance des variétés qu’il met au point. L’agronomie demeure une science souvent inexacte, dont les grands préceptes doivent se décliner sur chaque terroir.
Essai en conditions quasi réelles
Les variétés sont historiquement testées sur des mini parcelles en marge des laboratoires de Limagrain. «La matrice permet d’avoir des parcelles de taille relativement importantes (125 mètres par 25) pour évaluer l’impact des systèmes d’exploitation sur les variétés : nous voulons voir l’impact des pratiques de désherbage, de la réduction des engrais et des pesticides, comprendre l’impact d’un couvert végétal…», détaille Jean-Marc Albourie, le responsable des opérations. Tous ces préceptes agronomiques très en vogue, souvent portés par les agroindustriels, à l’image des projets d’agriculture régénérative, sont testés ici.
En ligne de mire : construire des systèmes résilients au dérèglement climatique, où les revenus des coopérateurs seront, au pire, maintenus (au mieux accrus), et les rendements stabilisés - la pérennité des outils industriels de Limagrain, propriétaire des marques Jacquet et Brossard, en dépendent. La parcelle de 50 hectares dispose aussi de caractéristiques biologiques analogues à celle de la plupart des exploitants limagnais.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
L'expérience novatrice vise d'abord à rassurer les coopérateurs. «Nous voulons voir quelles sont les bonnes idées et, surtout, quelles sont les mauvaises, résume Sébastien Vidal, le président de Limagrain. Nous ne serons pas la coopérative qui a fait perdre de la production à ses adhérents.» La matrice se donne du temps pour produire ses résultats : deux rotations complètes, pour des premières conclusions en 2028 et un bilan définitif en 2034.
Un calendrier qui semble en décalage avec l’urgence de la transition : on imagine mal les coopérateurs attendre 2034 pour mettre en œuvre de nouvelles pratiques. Ce délai interroge aussi sur la pérennité de certaines méthodes : si sa semence a fait le succès de Limagrain, est-il vraiment crédible d’imaginer du maïs dans les rotations à horizon 2040 ? Quid de la monoculture, maintenue sur une partie des parcelles expérimentales ?
Accélérer la recherche
Une partie des réponses se trouve aussi en amont, du côté de la graine. Rendez-vous dans le grand centre de recherche de Chappes, situé à quelques encablures de Clermont-Ferrand. Sur 25 hectares, près de 400 salariés s’affairent pour trouver les variétés de demain. «Avec les enjeux agro-environnementaux, la course contre la montre s’accélère», pose Elisabeth Chanliaud, la directrice recherche Europe de Limagrain. «Nous devons trouver des variétés plus robustes sans trop pénaliser les rendements », poursuit-elle.
L’accélération du temps de la recherche impose de s’adapter. Utilisation de marqueurs génétiques qui permettent d’identifier les gènes pertinents sur les variétés, investissement dans des serres performantes pour accélérer les cycles, brassage de variétés venues des quatre coins du globe pour disposer d'un maximum de matériel génétique… «Le métier va plus vite et devient de plus en plus technologique», résume Elisabeth Chanliaud.
«Comme il est difficile de savoir quel sera le climat dans dix ans, il nous faut plus nous projeter, explique-t-elle. Il faut être capable de produire des variétés qui seront performantes dans des conditions que l’on n’observe pas encore. Nous allons moins nous intéresser aux terroirs pédoclimatiques (conditions du sol, NDLR) et sélectionner plus largement par rapport à l’environnement.» Stress hydrique, résistance à la chaleur et aux espèces invasives, plus grandes variations du climat… tout y passe.
Et comme tous les autres semenciers, Limagrain voit d’un bon œil la probable autorisation des NBT («new breeding techniques» pour «nouvelles techniques de sélection») au niveau européen. La révision du cadre communautaire en la matière permettrait d’éditer le génome des plantes et d’accélérer les mutations génétiques. Pas question, à l’image des OGM, d’intégrer à la plante un gène présent chez une autre espèce. Mais les semenciers voient ce règlement comme une manière de réduire drastiquement les temps de recherche et de se préparer ainsi aux effets du dérèglement climatique. L'anticipation est essentielle : il faut actuellement autour de dix ans pour mettre au point une nouvelle variété.
Les raisons de la sortie des activités semences de Bourse
Limagrain a annoncé fin avril vouloir sortir de la Bourse ses activités semences, réunies dans sa filiale Vilmorin. Le groupe, qui avait alors indiqué vouloir «retrouver une plus grande liberté dans ses choix stratégiques» s’est montré - un peu – plus disert ce 6 juin. «La Bourse est formidable pour lever des fonds et accompagner un développement, a détaillé Sébastien Vidal, le président de Limagrain. Nous avons fait plusieurs constats sur nos activités semencières : comme il n’y a pas de bonne ou de mauvaise surprise dans nos métiers, notre produit boursier est assez lisse, peu propice à la spéculation. De plus, à cause de la cotation, nous devons trop communiquer sur nos activités, dire des choses que ne révèlent pas nos concurrents en raison d’exigences plus fortes de transparence de la place parisienne. Enfin, la cotation coûte cher pour une entreprise comme la nôtre (2,3 milliards de chiffre d’affaires l’an dernier, NDLR).» Résultat des courses fin juillet.



