Analyse

Comment la volaille française imagine la riposte face à la concurrence étrangère

Malgré une image de qualité portée par les labels des volailles françaises, environ 40% des poulets consommés dans l'Hexagone proviennent de l'étranger. Compétitivité, prise en compte des demandes des consommateurs, normes... La filière de la volaille lance des pistes pour riposter.

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LDC  abattoir de volailles poulets dindes
Environ 40% du poulet consommé en France est importé.

«On nous a demandé ces dernières années de produire de plus en plus des produits que le consommateur consomme de moins en moins : aujourd’hui, il y a une stagnation, voire un recul, sur les volailles Label Rouge et Bio». Face à la concurrence des importations à bas prix, les professionnels de la volaille cherchent une stratégie pour leur filière devenue l'incarnation des décrochages français en matière de souveraineté alimentaire. Plusieurs d'entre eux se sont réunis le 15 février à l’initiative du cercle de réflexion Agridées.

«Nous avons désormais deux agricultures pour deux types de consommateurs, complète Jean-Michel Schaeffer, le président d’Anvol, l’interprofession de la volaille et éleveur dans le Bas-Rhin. Une agriculture française et européenne pour le consommateur qui peut se payer de la qualité, une agriculture d’import pour le reste de la population. Les normes imposées par l’Europe s’appliquent au producteur, pas au consommateur.»

D'après FranceAgriMer environ 40% du poulet consommé en France est importé. L’Hexagone exporte toutefois environ 25% de sa production, notamment vers l’Allemagne, l’Arabie Saoudite ou le Royaume-Uni, toujours d’après les données de cet organisme. Contrairement aux autres viandes, la consommation de poulet est en croissance en France ces dernières années : les Français en mangent 22 kg par an (28 kg de volailles) et «la part de la viande de poulet dans la consommation totale de viande gagne ainsi huit points entre 2012 et 2022 (26 % en 2022, contre 18 % en 2012)», note encore FranceAgrimer.

Seuls 16% des achats s’effectuent sur des poulets entiers : le reste concerne des pièces ou des préparations. Et si la moitié des poulets entiers sont vendus sous labels, ce qui valorise des productions locales, c'est moins le cas pour les pièces. Par ailleurs, du côté de la restauration commerciale, la part des volailles importées grimperait à environ 60% toujours d’après FranceAgriMer.

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D’après Paul Lopez, ancien président de la Fédération française des industries avicoles, qui représente des industriels comme Cargill, LDC ou Galliance, le décrochage de la filière s’explique aussi par un manque d’investissements. En poulet, quand la production française est passée de 1 à 1,18 million de tonnes (Mt) entre 2003 et 2021, l’Allemagne et la Pologne seraient passées de 0,6Mt à, respectivement, 1,31 et 2,19Mt, grignotant ainsi des parts de marché.

Un manque de compétitivité de la ferme à l'abattoir

«Les investissements chez nos voisins sont beaucoup plus importants, avec une grosse focale sur la compétitivité et une volonté d’améliorer le prix de revient, a-t-il pointé. En France, en poulet standard, nous produisons 275 kg de viande par m2 par an. La moyenne européenne est à 375. Avec les mêmes marchés, les mêmes souches génétiques que nos concurrents, notre filière ne tourne pas. L’outil sur le maillon élevage a peu évolué. (…) Idem côté industriel : les cadences chez nos voisins sont plus élevées, les abattoirs plus performants.»

Un diagnostic qui reflète aussi les spécificités des filières avicoles locales, à en croire Dylan Chevalier, le directeur RSE du groupe LDC, premier acteur du rayon volaille dans l'Hexagone. «En France, l’élevage demeure un élevage où les capitaux sont familiaux.Plus on s’éloigne de la France, plus nos concurrents ont des capitaux financiers, constate-t-il. Notre filière a aussi la spécificité de s’appuyer sur des contrats, ce qui signifie que le prix résulte d’un dialogue entre les différents maillons là où partout ailleurs le marché fait le prix indépendamment des coûts de production. Enfin, nous avons des circuits courts : nos concurrents disposent souvent d’abattoirs qui font plusieurs fois la taille des nôtres, pour les élevages c’est encore pire, le ratio est parfois de 1 à 50.»

D’après Paul Lopez, la compétitivité de la filière est aussi limitée par le manque de spécialisation des outils industriels. «Notre filière est très riche dans son offre mais nous disposons de peu d’outils industriels spécialisés sur le poulet standard, où nous sommes concurrencés. Là est notre problème de compétitivité, pas sur le poulet Label Rouge ou Bio où nous ne sommes pas attaqués.» Et le très grand nombre de références à produire n’aide pas. Dylan Chevalier indique par exemple que LDC dispose de «1000 références en sortie de son usine» de Sablé-sur-Sarthe (Sarthe).

2,5€ le poulet brésilien, 6,8€ le poulet français

Pour illustrer le déficit de compétitivité du poulet tricolore standard face à ses rivaux, Dylan Chevalier a fait les comptes. «Voici quelques relevés de prix que j’ai réalisé à Rungis en 2023 pour du filet de poulet : le Brésilien est vendu à 2,5€ le kg, l’Ukrainien à 3€, le poulet européen hors France entre 3,5€ et 5,8€ et le Français est à 6,8€ du kilo, résume ce dernier. Voilà la réalité.» Un constat qui est pourtant loin de donner pleinement satisfaction à Hélène Bombart, éleveuse dans la Drôme depuis une vingtaine d'années. «Je produis environ 500 000 poulets par an. Si je regarde ce que je me verse, ils me rapportent autour de 5 centimes le kilo. Je me pose encore des questions», ironise celle qui vend ses poulets «standard» à Duc .

D’autant que la concurrence internationale ne devrait pas faiblir. «Au niveau européen, la consommation continue à grandir, indique Paul Lopez. L’enjeu des accords internationaux que sont le Mercosur et les quotas d’importations venus d’Ukraine est l’arrivée d’environ 2 millions de poulets chaque jour dans l’Union européenne. Après, si nous regardons le verre à moitié plein au niveau français, nous avons réussi à limiter l’érosion de nos parts de marché ces dernières années.»

Des pistes pour inverser la tendance

Des leviers existent pour protéger ses parts de marché. «Le consommateur est très attentif à l’origine, a souligné Dylan Chevalier. Nous sommes engagés pour que toutes nos marques soient 100% françaises – nous sommes à 99,6% aujourd’hui. Lorsque nous avons repris Marie, une marque de plats préparés en 2009, la viande étaient 100% importée, elle est intégralement française aujourd’hui.»

Et alors que l’étiquette «Volaille française» estampille une bonne partie des références vendues sur les étals des supermarchés, Arnaud Poupart-Lafarge, le directeur général de Galliance, qui travaille avec 1 400 éleveurs français, estime qu’elle est loin de régler l’affaire : «L’étiquette ne couvre qu’une partie du problème, en l’occurrence 20% de ma production, soit celle que je vends sous marque propre en grande distribution. Je ne contrôle pas l’affichage de l’origine sur les marques distributeurs, la restauration hors domicile ou la sous-traitance à d’autres industriels.»

Une situation qui grève aussi son concurrent, LDC. D'après Dylan Chevalier : «il faut réussir à convaincre nos clients de basculer sur du 100% français. Par exemple, le sandwich au poulet est en passe de détrôner le sandwich au jambon : dans l’immense majorité des cas, il est fait avec de la viande d’import. Nous développons des préparations d’émincés qui font gagner du temps aux boulangers, afin de les convaincre de mettre du poulet français.»

Agrandissement des élevages et dépendance au soja

Mais ce n’est pas toujours facile. «La loi Egalim (qui oblige à sanctuariser la matière première agricole, ndlr) ne s’applique pas aux grossistes importateurs, peste Arnaud Poupart-Lafarge. Cette inégalité de traitement est scandaleuse : je dois de mon côté faire la preuve de la valeur sur toute ma chaine d’approvisionnement, tandis qu’en face, j’ai un grossiste qui en est exempté et ne sait pas tracer son producteur.»

Autre levier d'amélioration identifié, l'agrandissement des élevages, à condition de lever les freins. «Des collègues à 15 km de chez moi souhaitent s’agrandir, a détaillé Hélène Bombart, qui dispose de six poulaillers de 15 000 bêtes. Ils ont un poulailler, ils en veulent trois autres. Au lendemain du démarrage de l’enquête publique, plusieurs associations sont venues signifier aux autorités qu’elles bloqueraient le projet. Les exploitants savent déjà que ce sera difficile.»

Sachant que la question climatique va venir pimenter une équation déjà ardue, comme l'a rappelé Aurélie Catallo, directrice agriculture pour le cercle de réflexion et de recherche de l’Iddri : «Le talon d’Achille de la filière poulet en France est sa dépendance aux importations de soja : un tiers des importations sont utilisés par cette filière.» Reste deux solutions : trouver d'autres sources de protéines ou réduire la consommation de poulet ...

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