Enquête

Comment la guerre en Ukraine a conduit l'Allemagne à débloquer 100 milliards d’euros pour équiper la Bundeswehr

L’électrochoc de la guerre en Ukraine a conduit l’Allemagne à investir dans son armée. Elle privilégie l’acquisition de matériel aux États-Unis.

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Olaf Scholz [au centre] a lancé un vaste programme pour remédier à l’insuffisance d’équipement de l’armée allemande.

Mercredi 14 décembre 2022. Au Bundestag, les parlementaires allemands votent un crédit de 13 milliards d’euros pour procéder à l’achat d’avions de chasse, d’appareils de transmission, de blindés, de fusils d’assaut… Le début de grandes manœuvres acté il y a moins d’un an. «Nous vivons un changement d’époque. Cela signifie que le monde d’après ne sera plus le même que celui d’avant», déclarait le chancelier Olaf Scholz le 27 février 2022, dans un discours resté dans les mémoires. Avec la guerre en Ukraine, l’Allemagne veut mettre fin à une longue tradition pacifiste pour entrer dans une nouvelle ère de politique étrangère, plus engagée dans les conflits internationaux.

«Pour comprendre cette rupture, il faut souligner que l’invasion russe a énormément choqué les Allemands, rappelle Ernst Stetter, politologue et conseiller spécial du président de la Fondation Jean-Jaurès pour l’Europe à Bruxelles. Le pays est proche du conflit, non seulement géographiquement, mais aussi à cause des liens privilégiés qu’il entretenait en termes de diplomatie et d’approvisionnement énergétique avec la Russie. Tout cela a déclenché un débat dans la classe politique, avec ce constat : l’armée allemande ne serait pas en état de défendre la nation en cas d’attaque.»

Sous-investissement chronique

Depuis des années, état-major et services de renseignement tirent la sonnette d’alarme sur un sous-investissement chronique de l’armée allemande, la Bundeswehr. En mars 2022, un rapport constatait qu’elle manquait de tout : casques, gilets pare-balles, armes, munitions… Un mois plus tard, la ministre de la Défense alors en poste, Christine Lambrecht (SPD), avouait que seuls 150 des 350 chars Puma et 9 des 51 hélicoptères de combat Tigre étaient opérationnels. «Nous avons besoin d’avions qui volent, de bateaux qui prennent la mer et de soldats équipés de manière optimale pour leurs missions», a promis Olaf Scholz le 27 février, déclenchant les applaudissements de nombreux députés.

Fini la diplomatie reposant sur le seul commerce plutôt que sur la force, le pays a décidé de réinvestir dans sa défense, avec la création d’un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros sur cinq ans pour acheter du matériel. De plus, les dépenses militaires seront portées à 2% du PIB – comme le recommande l’Otan – d’ici à 2024. Ces 70 à 80 milliards d’euros par an, soit près de deux fois plus qu’il y a dix ans, représenteront le plus important budget de la défense en Europe.

Le choix contesté de F-35 américains

Les 35 avions de combat F-35A Lightning II, déjà certifiés pour l’utilisation d’armes nucléaires de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), constituent le premier tour de ces emplettes massives. Fabriqués par Lockheed Martin, ils seront livrés entre 2026 et 2029 pour un montant de près de 10 milliards d’euros, maintenance incluse. «Il n’y a qu’une seule réponse à l’agression de Vladimir Poutine : l’unité au sein de l’Otan et une force de dissuasion crédible. C’est pour cette raison que le choix des F-35 est sans alternative», justifie Ingo Gerhartz, le chef suprême de la Luftwaffe (l’armée de l’air). Le programme d’acquisition comprendra également cinq avions de patrouille maritime P-8A Poseidon et soixante hélicoptères de transport lourd CH-47F Chinook, tous deux produits par Boeing.

«Le ministère de la Défense allemand privilégie les achats de matériels “sur étagère” et les Américains ont deux avantages indéniables : leur large portefeuille et le fait que leurs systèmes permettent l’inter-opérabilité entre les différents pays membres de l’Otan, analyse Detlef Puhl, expert des questions de défense et ancien conseiller auprès du secrétaire général adjoint de l’Otan. De plus, comme le fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros a une durée de cinq ans, l’objectif est d’aller au plus vite et au plus efficace : du matériel qui a déjà fait ses preuves et qui est le moins cher.»

Risque de perte de savoir-faire

Au point d’en oublier sa propre industrie de défense ? C’est en tout cas l’avertissement lancé par l’Association de l’industrie aéronautique et spatiale allemande (BDLI), qui n’a pas ménagé ses critiques envers le ministère de la Défense et son office d’acquisition de matériels militaires, le BAAINBw. Concernant les F-35, ces derniers ont en effet acheté un package complet aux Américains comprenant les jets, les pièces de rechange, mais aussi les services de maintien en condition opérationnelle (MCO) et de maintenance pour cinq ans.

«Il ne s’agit pas seulement de maintenance et d’assistance, mais aussi de stratégie et de souveraineté, regrette Martin Kroell, le vice-président de la BDLI et PDG de l’entreprise Autoflug. Le fait d’écarter les industriels allemands des achats fait courir le risque d’une perte de savoir-faire sur des technologies clés, ce qui serait préjudiciable pour le développement des futurs programmes d’armement.»

Mais du côté du ministère de la Défense, la décision est justifiée par le fait de ne pas compliquer le processus d’approvisionnement aux États-Unis et de ne pas augmenter les coûts. «Là où les Français voient un domaine stratégique du fait de leur volonté d’autonomie, les politiques allemands voient encore dans la défense un secteur privé comme un autre, observe Detlef Puhl. Il manque donc une dimension géostratégique dans les négociations d’achat de matériels. J’espère que ce changement d’époque voulu par Olaf Scholz permettra de prendre un peu plus de hauteur de vue.»

En 2040, le Scaf, un avion de combat 100% européen

Les achats aux Américains n’ont pas fait grincer des dents qu’en Allemagne. Ce tropisme atlantiste est vu d’un œil méfiant par la France, qui reproche à son voisin de négliger l’Europe. Alors qu’officiellement Berlin et Paris prônent la nécessité de renforcer l’Europe de la défense, l’annonce de la création d’un système européen de défense aérienne initié par l’Allemagne, sans participation française, n’a fait qu’exacerber les inquiétudes.

«Le front de la guerre est actuellement sur notre côté est, mais cela ne signifie pas que nous tournons le dos à nos alliés de l’ouest, veut rassurer Marie-Agnes Strack-Zimmermann (FDP), la présidente de la Commission défense du Bundestag, qui assure un contrôle parlementaire sur l’armée. C’est pourquoi nous sommes heureux que le projet Scaf [Système de combat aérien du futur, ndlr] avance.»

Fin novembre, Dassault Aviation et Airbus ont enfin trouvé un accord sur ce programme qui s’appuiera à partir de 2040 sur un avion de combat 100% européen, le Next génération fighter (NGF), auquel l’Allemagne participe aux côtés de la France et de l’Espagne. En somme, outre-Rhin, le gouvernement tente surtout de ménager les susceptibilités en rappelant que les achats américains ne sont pas exclusifs. Preuve en est, ils ont aussi choisi l’Eurofighter d’Airbus comme avion pour la guerre électronique, donnant la préférence à un système européen.

100 milliards, pour quoi faire ?

  • 33,4 milliards d’euros pour l’armée de l’air
    - Achat de 35 avions F-35, d’hélicoptères de transport Chinook CH-47F, d’Eurofighter ECR, armement des drones Heron TP...
    - Programme Scaf
  • 20,7 milliards pour le volet «capacité de commandement et numérisation» (communications et cryptage)
  • 16,6 milliards pour l’armée de terre
    - Investissement dans des véhicules de combat d’infanterie Puma modernisés et dans le remplacement des chars Marder et Fuchs
    - Développement du nouveau char de combat MGCS, dans le cadre d’un projet franco-allemand
  • 8,8 milliards pour la marine
    - Achat de corvettes K130 et de frégates F126
    - Développement du sous-marin 212CD
  • 422 millions pour la R&D dans l’utilisation de l’intelligence artificielle

Source : ministère de la Défense allemand

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