"Les bateaux poubelles, non merci", disent la plupart des ports européens. Ils ne veulent pas se lancer dans la déconstruction de navires, préférant fermer les yeux et laisser les ports du Pakistan, de l’Inde ou du Bangladesh se charger, dans des conditions sociales souvent déplorables, de ces basses œuvres. Pourtant, avec 1 000 unités en fin de vie chaque année en Europe, la déconstruction des navires de commerce constitue une activité pérenne. À Brest (Finistère), le groupe Les Recycleurs bretons (130 salariés pour 30 millions de chiffre d’affaires annuel) l’a bien compris.
Il vient de décrocher auprès du ministère des Armées un contrat de plus de 6 millions d’euros afin de déconstruire trois sous-marins, le "Bévéziers", la "Praya" et l’"Agosta". "Le chantier va démarrer fin octobre et se prolongera pendant près de trois années", indique Olivier Lebosquain, le directeur de Navaleo, la filiale des Recycleurs bretons dédiée à la déconstruction.
Navaleo, 30 salariés, a prévu de faire travailler sur ce chantier une quinzaine de ses collaborateurs à plein-temps. "Après la découpe de la tôle, les ferrailles vont être traitées et désamiantées, comme l’ensemble de chacun des sous-marins", détaille le directeur. L’entreprise dispose d’une grande expérience dans le domaine, puisqu’elle a déjà déconstruit des chalutiers, mais aussi le "TK Bremen", un vraquier de 100 mètres de longueur et plus de 2 000 tonnes qui s’était échoué en 2011 sur une plage d’Erdeven (Morbihan) et risquait de polluer le littoral.
Pour déconstruire les sous-marins, Navaleo va utiliser la forme de radoub numéro un du port de commerce de Brest, géré par la Chambre de commerce et d’industrie. D’une surface de 7 500 mètres carrés, elle permettra de mettre au sec les bâtiments pour la découpe de la coque. "Près de 80 % des matières seront valorisées", promet le dirigeant. Les ferrailles seront compactées et envoyées par voie maritime chez Arcelor à Dunkerque (Nord). Les bois seront recyclés en combustible et partiront vraisemblablement en Suède pour alimenter des chaufferies.
Pour ce contrat militaire, Les Recycleurs bretons étaient en concurrence avec Naval Group, qui prévoyait de démanteler les sous-marins dans ses installations de Cherbourg (Manche).
En France, seule une poignée de chantiers navals, à Brest, à Bordeaux (Gironde) et au Havre (Seine-Maritime), est habilitée par les autorités européennes à procéder à ces opérations et peut répondre aux appels d’offres. Les Recycleurs bretons disposent de l’indispensable sésame, l’ICPE (pour Installation classée pour la protection de l’environnement). Cet agrément atteste de la qualité des différentes phases d’intervention de l’entreprise sur un espace dédié. Un investissement de 1 million d’euros est prévu pour mieux sécuriser le site installé bord à quai (directement accessible à l’eau) et pour l’équiper de nouvelles machines. Une pince à déchiqueter, par exemple, permettra d’automatiser le travail des équipes.
Deux cargos en attente dans le port
Navaleo, qui préfère confier l’ensemble des tâches à ses soudeurs et autres spécialistes du désamiantage et de la ferraille, utilise peu la sous-traitance locale pour ce type d’activités. Régulièrement sollicité par Les Recycleurs bretons, Wics Naval fait néanmoins partie du dispositif. L’entreprise brestoise spécialisée dans la prévention des risques (25 collaborateurs, 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires) interviendra sur les trois sous-marins, "dans le cadre de la prévention des risques, précise Vincent Droff, son directeur général. Nous allons analyser les conditions de travail des équipes pour nous assurer qu’elles exécutent leurs tâches dans de parfaites conditions de sécurité".
D’autres entreprises locales pourraient être tentées de se lancer dans la déconstruction. Mais le port dispose de peu d’infrastructures disponibles. Il possède bien trois formes de radoub, mais elles sont utilisées la plupart du temps par le groupe danois Damen de réparation navale. Si le groupe Guyot Environnement, également situé dans le port du Ponant, s’intéresse à ce marché, il traite "uniquement des bateaux de moins de 30 mètres de longueur", indique la direction. Guyot Environnement vient de prendre en charge l’épave de 9 mètres de longueur du chalutier « Izel Vor », qui avait coulé en mars dans la baie de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor).
Jean-Paul Hellequin, le président de l’association Mor Glaz et porte-parole de la CGT des marins du Grand Ouest, assure "croire plus que jamais au développement de cette industrie en France et à Brest en particulier. Il faut éviter que les navires anciens ne quittent le port, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité". Il demande depuis des mois que le « Karl » et l’« Antigone Z », deux cargos dont les épaves pourrissent depuis des années dans le port de Brest, soient démolis localement. Les Recycleurs bretons sont candidats à leur déconstruction. Rien n’est encore signé, mais une procédure est en cours. "Prochainement, ces navires seront en notre possession, nous pourrons donc les déconstruire, indique Raoul Laurent, le directeur des infrastructures de la chambre de commerce et d’industrie de Brest. Nous sommes très favorables au développement de la filière de démantèlement. Elle complète celles de la construction et de la réparation navale, même si la valeur ajoutée dégagée est plus faible."
Thierry Sauvin, maître de conférences en sciences économiques à l’université de Bretagne occidentale
« La construction navale, c’est terminé »
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Pourquoi si peu d’entreprises locales s’engagent-elles dans la déconstruction navale ?
De nombreux acteurs sont toujours accrochés au prestigieux passé brestois de la construction navale. Mais c’est terminé, il n’y a plus de réalisation de grands bateaux, notamment militaires. La population a du mal à l’admettre et considère que s’engager dans la déconstruction n’est pas noble. Heureusement, les mentalités évoluent, notamment chez les jeunes actifs, de plus en plus partisans de l’économie circulaire. -
Une véritable filière pourrait-elle se structurer à Brest ?
Il faudrait que les acteurs économiques, la Ville et la chambre de commerce et d’industrie communiquent mieux sur les atouts de la déconstruction des navires, afin d’attirer à Brest de nouvelles entreprises. Pour améliorer l’image de la filière, il faut expliquer que travail est effectué dans le strict respect des normes environnementales et de sécurité des personnes. -
Comment s’appuyer sur la communauté scientifique brestoise ?
Brest concentre des forces scientifiques et de R & D de premier plan européen en matière navale. Le pôle de compétitivité Mer Bretagne Atlantique, le technopôle, mais aussi les équipes de Naval Group, sont des atouts essentiels qu’il va falloir mobiliser pour valoriser la déconstruction et pour la moderniser afin de gagner en productivité et en valeur ajoutée.



