Enquête

Cinq secteurs forcés à se mobiliser pour économiser l'eau

Pour éviter l’arrêt de production qu’ont connu certains producteurs de béton l’été dernier en raison de restrictions, les industriels des secteurs les plus gourmands en eau anticipent, élaborent des plans de lutte et revoient leurs process. Entre lutte contre les fuites, réutilisation des eaux et éco-conception, l’heure est au branle-bas de combat.

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Les centrales nucléaires devront s’adapter à de futures pénuries d’eau.

EDF prépare son plan d’adaptation

Le nucléaire est glouton en eau. Le refroidissement des centrales électriques représente 12% de l’eau douce consommée en métropole. Tributaire de la température des fleuves pour le fonctionnement de douze des réacteurs du parc refroidis en circuit ouvert, EDF a constitué au sein de sa R&D, début 2000, un service climat de dix experts. Une unité «capable de s’approprier tous les grands modèles climatiques globaux et de suivre les travaux du Giec», explique Cécile Laugier, la directrice environnement et prospective du parc nucléaire d’EDF.

Mais les modèles climatiques, «s’ils sont tous d’accord sur l’augmentation des températures et sur les contrastes plus marqués entre les saisons, diffèrent sur l’hydrologie». Ils ne disent surtout rien de la météo. «En 2003, on s’est laissé surprendre», reconnaît Cécile Laugier. Trois semaines de canicule avaient fait baisser la production annuelle d’EDF de 1,43%. EDF a réagi «de façon très volontariste», avec un plan «grands chauds» pour ses centrales nucléaires, des adaptations du parc «pour produire du froid et changer ou améliorer les matériels sensibles au chaud», précise la directrice environnement et prospective.

L’électricien a aussi des dossiers sur étagère pour faire face à des situations exceptionnelles. Des dossiers qu’il a dû ouvrir à l’été 2022. Malgré la canicule, le gouvernement et le gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE lui ont demandé de maintenir en activité les rares centrales en bord de fleuve, qui auraient dû être arrêtées, pour économiser le gaz et garder des réserves hydrauliques pour l’hiver. Si EDF considère avoir «des marges pour faire face à ces épisodes très chauds et très secs», selon la directrice, ce n’est pas l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire.

Mi-avril, elle a demandé à l’énergéticien d’anticiper la manière dont seront gérées les potentielles situations de canicule et de sécheresse des prochains étés, au vu du retour d’expérience de l’année 2022. Pour 2023, EDF dit se préparer, «notamment en étant plus exigeant sur le nettoyage des échangeurs air-eau». Il travaille surtout à Adapt, son plan d’adaptation du nucléaire au changement climatique. Il présente une approche systémique inédite, prenant en compte «la manière dont le territoire va s’adapter», souligne Céline Laugier. Mais les études qu’il produira ne seront déclinées site par site qu’à partir de 2025, observe la Cour des comptes. Or le gouvernement le presse de trouver des sites pour huit EPR2 supplémentaires.

Aurélie Barbaux

La chimie déjà mobilisée sur le stress hydrique

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Arkema Optim'O Arkema Optim'O (ARKEMA/A. GUILLET CAILLOT)

Arkema mène depuis 2016 un programme de gestion de ses prélèvements en eau. © A. Guillet-Caillot / Arkema

La chimie et la pharmacie n’ont pas attendu le Plan eau pour se mobiliser. Elles ont réduit de 30% leurs besoins en vingt ans, selon la fédération France Chimie. Or ces deux secteurs représentent la moitié des prélèvements d’eau de l’ensemble de l’industrie, soit 4% du total en France. «Le plus grand poste est lié aux besoins en refroidissement, mais notre consommation découle aussi des procédés et du nettoyage des installations», rapporte Philippe Prudhon, le directeur des affaires techniques de France Chimie. Introduction de nouveaux équipements de refroidissement sans eau, amélioration des procédés, utilisation de boucles fermées sont autant de solutions à déployer.

Depuis 2016, Arkema s’appuie sur son projet interne Optim’O pour mieux gérer l’eau et réduire ses rejets. Le chimiste tricolore a créé un indicateur complexe du prélèvement d’eau de ses sites, calculé en mètres cubes par millier d’euros de chiffre d’affaires. L’objectif 2023, fixé à 8 m3/1000 euros, a déjà été dépassé en 2022, à 5,2 m3/1000 euros. En valeur absolue, sur la même période, le groupe a réduit le volume prélevé de 114 millions à 97 millions de mètres cubes par an. Le programme a aussi permis d’identifier que 90% des consommations en eau du groupe se concentraient sur seulement quinze de ses sites industriels dans le monde.

Parmi les initiatives d’Optim’O, Arkema cite des changements de technologies, l’installation de débitmètres, des programmes de détection des fuites, la remise à niveau de circuits incendie, la récupération de l’eau de pluie et le recyclage d’eaux. Autant de solutions préconisées par France Chimie pour réduire prélèvements et consommation. Face à la vague de sécheresse qui perdure depuis un an, la fédération a lancé des campagnes de sensibilisation des chimistes et mis à leur disposition un outil d’autodiagnostic pour les sites. Enfin, elle publiera en juin un guide de bonnes pratiques.

Le Plan eau du gouvernement a été bien accueilli, mais avec vigilance. «Il ne faut pas que la variable d’ajustement soit l’arrêt de production pour économiser de l’eau», prévient Philippe Prudhon. France Chimie prône plutôt une évolution de la réglementation pour faciliter la réutilisation de l’eau, ainsi qu’un soutien des pouvoirs publics aux mesures d’efficacité hydrique des industriels.

Julien Cottineau

L’agroalimentaire mise sur la réutilisation

L’agroalimentaire, premier employeur industriel du pays, se sert abondamment d’eau pour les opérations de nettoyage et pour certains processus comme la pasteurisation. L’Association nationale des industries alimentaires (Ania) a salué l’ambition gouvernementale de «lever des verrous réglementaires» autour de l’utilisation des eaux non conventionnelles (eaux de pluie, eaux traitées...). Début avril, des industriels bretons ont présenté des projets d’économies substantielles sur 28 sites «gros consommateurs», explique Jean-Bernard Guyot, chef de projet à l’Abea, un réseau de 200 entreprises agroalimentaires de la région.

Le passage en revue des projets permet de dresser un état des lieux des possibles, à défaut de disposer d’une vision globale, l’exercice mettant nécessairement en avant les bons élèves. Le site de la Cooperl dédié à la transformation des cochons à Lamballe (Côtes-d’Armor) dispose d’une station de traitement capable de fournir une eau «de qualité équivalente, voire supérieure, à celle du réseau». L’entreprise estime pouvoir économiser jusqu’à 160 000 m3 par an en réutilisant l’eau pour le nettoyage des lignes de boyauderie et dans ses chaudières. L’industriel fromager Entremont se dit, lui, prêt à réutiliser l’eau issue du lait lors du processus de concentration pour le transformer en poudre ou en concentré. Un investissement de 2,6 millions d’euros sur 2023, pour une économie de 260 000 m3 d’eau.

Plus largement, l’industrie de la transformation laitière a une réputation de soiffarde. La Fédération nationale des industries laitières (Fnil), qui regroupe les transformateurs, rapporte leur engagement de réduire de 11 millions de mètres cubes leur consommation d’eau, soit de 16%, «dans les quelques mois» qui suivront les arrêtés levant les freins à l’utilisation des eaux traitées. «Nous pourrons notamment mener des opérations de rinçage interdites jusque-là, détaille François-Xavier Huard, le PDG de la Fnil. De nombreux sites ont été en difficulté l’été dernier avec la sécheresse. Il est important pour eux de maintenir l’activité et de limiter l’impact sur l’écosystème.»

Pierre-Henri Girard-Claudon

Le BTP optimise sa consommation

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Lafarge France Lafarge France (Lafarge France)

Lafarge vise une baisse de 18% de la consommation d’eau de sa production de béton d’ici à 2030. © Lafarge France

Face aux restrictions d’eau, quelques sites de production de béton ont dû cesser temporairement leur activité en 2022. Les industriels du BTP cherchent tous, désormais, à optimiser leurs procédés, à l'image de Lafarge qui compte réduire de 18% sa consommation d’eau entre 2018 et 2030. Le groupe a renforcé en 2022 la détection des fuites sur ses circuits d’alimentation et introduit de nouveaux dispositifs de récupération des eaux de pluie. «Compte tenu des contraintes normatives, nous ne pouvons pas augmenter la part des eaux de process, souligne Carole Frattali, la présidente de la commission environnement du Syndicat national du béton prêt à l’emploi. Pour certains bétons techniques utilisés dans les tabliers des ponts, il est impossible de n’utiliser que ces eaux, qui contiennent des matières de lavage ou des poudres en suspension.»

Saint-Gobain, leader mondial des matériaux de construction, a déjà réduit ses prélèvements en eau de 19,9% entre 2017 et 2022 et vise un recul de 50% entre 2017 et 2025. Il a créé l’an passé un fonds de financement interne pour soutenir les projets allant dans ce sens. Le groupe compte achever en 2024 la rénovation de l’usine Isover d’Orange (Vaucluse), moyennant un investissement de 15 millions d’euros. L’occasion de mettre en circuit fermé les eaux utilisées pour une partie de sa production, avec l’installation d’un système de filtration et d’un réservoir. Quelque 230 000 mètres cubes d’eau par an devraient être économisés.

Franck Stassi

L’électronique revoit ses process

Image d'illustration de l'articleV. Taufour
STMicroelectronics STMicroelectronics (D.R. voir les IPTC/D.R. voir les IPTC)

STMicroelectronics a revu les opérations de rinçage de ses plaquettes de puces, très consommatrices d’eau. © V. Taufour

La production de semi-conducteurs utilise beaucoup d’eau, pour le rinçage des plaquettes après chaque gravure chimique, pour les utilités (tours réfrigérantes, humidificateurs, traitement d’air...) et pour la station d’épuration des effluents. Sur son site de Crolles (Isère), STMicroelectronics en a absorbé 4,2 millions de mètres cubes en 2022, l’équivalent de la consommation d’une ville de 100 000 habitants. Les industriels disposent de trois leviers d’action pour réduire leur utilisation d’eau.

Le premier concerne les opérations de rinçage, qui se répètent des centaines de fois sur le cycle et réclament une eau ultra-pure, débarrassée de ses sels minéraux et microparticules par microfiltration ou osmose inverse. Il s’agit de réutiliser une partie de cette eau de rinçage pour des étapes du process moins sensibles à sa pureté. Le taux de recyclage a atteint 43% en 2022 à Crolles, l’objectif étant de dépasser 60% en 2025. Le deuxième levier consiste à passer d’un rinçage par lots de 20 ou 25 plaquettes à un rinçage unitaire en continu. Mais cela nécessite la modification, voire le remplacement, des équipements.

Troisième levier : agir à la source, par l’éco-conception des composants, afin de réduire les opérations de gravure chimique, donc de rinçage. Enfin, les fabricants bénéficient de l’effort de leurs équipementiers de production : les machines de dernière génération consomment six fois moins d’eau que celles d’il y a vingt ans. Ces actions combinées ont permis à STMicroelectronics, à Crolles, de réduire la consommation d’eau par plaquette produite de 41% entre 2016 et 2022.

Ridha Loukil

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3719 - Juin 2023

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