Reportage

Chez Hemeria, dans les coulisses de la production des satellites de Kinéis à Toulouse

Hemeria a débuté la production des 25 satellites de la future constellation de Kinéis, dédiée à l’internet des objets. Des engins haut de gamme qu’il faut pourtant produire à la chaîne. Cette fabrication rassemble une filière spatiale tricolore promise à un bel avenir.

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Kineis Hemeria
Pour la production de ses nanosatellites, Kineis a fait appel à Héméria. L'entreprise a mis en place une chaîne d'assemblage industrielle.

Comme du lierre, un réseau de fils électriques est enchevêtré dans la structure métallique. Deux opérateurs contrôlent cet embrouillamini apparent de câbles. Salle blanche oblige, ils sont équipés de charlottes et de blouses blanches. Le tandem occupe l’un des neuf postes de cette ligne d’assemblage de nanosatellites d'Hemeria, à Toulouse (Haute-Garonne), dévoilée pour la première fois début mars : une production réalisée à la main, mais sur une véritable chaîne industrielle, tenant sur 250 m².

«Il faut entre 7 et 9 semaines pour fabriquer l’un de ses satellites, contre 6 mois à un an pour un engin conventionnel, glisse Dries Caluwaerts, chef de projet. Nous intégrons entre 5 et 8 satellites en même temps, qui évoluent de poste en poste.» L’entreprise vise une cadence de livraison d’un appareil par semaine. Il faut dire que son commanditaire, Kinéis, compte bien respecter son ambitieux calendrier…

Kineis HemeriaCome SITTLER
Kineis Hemeria Kineis Hemeria (Come SITTLER/Come SITTLER)

Héméria a investi un million d'euros dans une salle blanche pour la production des satellites de Kinéis. © Côme Sittler

C’est le projet qui prouve que le new space français peut réussir à en découdre face à la concurrence internationale, pour peu que des partenaires venus de tous horizons parviennent à collaborer. «Les annonces de méga-constellations et la surmédiatisation de SpaceX ne doivent pas faire oublier ce que l’on sait faire en France», sourit Alexandre Tisserant, le PDG de Kinéis, créée en 2018 et employant 60 salariés.

Kinéis vise un marché de l'IoT spatial prometteur

Dès le printemps 2025, la start-up toulousaine opérera, grâce à ses 25 nanosatellites made in France positionnés en orbite basse (à 650 km d'altitude), la première constellation européenne dédiée à l’internet des objets (IoT). La production doit être assurée en un semestre. «Nous visons un tiers du marché de l’IoT spatial d’ici à la fin de la décennie, soit un chiffre d’affaires d’environ 100 millions d’euros, contre 7 millions d’euros en 2023», affirme Alexandre Tisserant.

Détection de feux de forêts, suivi de containers, gestion des activités maritimes, inspection d’infrastructures industrielles et énergétiques, surveillance des récoltes agricoles… En moins de 15 minutes, contre quelques heures aujourd’hui, les satellites capteront des signaux émis depuis des millions d’objets, lesquels pourront en particulier être situés dans des zones non couvertes par les systèmes de télécommunications existants, soit 90% de la surface terrestre.

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Kineis Hemeria Kineis Hemeria (Come SITTLER/Come SITTLER)

Avec ses satellites, Kinéis espère faire partie des acteurs majeurs de l'internet des objets. © Côme Sittler

Kinéis s’attaque à ce marché avec un satellite haut de gamme de sa conception, grand comme une boîte à chaussures (40x20x20cm) et affichant un poids plume de 28 kilos, bien moins imposant que les satellites géostationnaires. Ainsi qu’avec une infrastructure d’antennes au sol, réparties sur un total de 20 sites dans le monde entier. L’opérateur, qui a séduit, entre autres, Suez et la société allemande Dryad Networks, n’a pas à rougir face aux autres projets mondiaux du new space.

Le premier tir de cinq satellites est prévu cet été depuis la Nouvelle-Zélande, entre le 10 juin et le 9 juillet, via la petite fusée Electron de la société américaine Rocket Lab. Cinq lancements seront effectués d’ici début 2025, avec chaque fois cinq satellites mis en orbite. Issue de CLS, une filiale du Centre national d’études spatiales (CNES), la start-up opère déjà neuf satellites pour le système de localisation Argos, né à la fin des années 1970. Elle est par ailleurs détentrice de la plus grosse levée de fonds du new space en France, avec 100 millions d’euros récoltés en 2020. Y ont participé CLS et le CNES, mais aussi Bpifrance, Thales ou encore BNP Paribas. Ce qui permet aujourd’hui à Kinéis d’assurer sa montée en puissance.

Un écosystème des nanosatellites en pleine éclosion

Chef d’orchestre de l’industrialisation des satellites, Hemeria s’appuie sur une solide expérience dans le spatial. Issu d’anciennes activités critiques du fabricant d’équipements électroniques Nexeya, l’entreprise de 400 salariés créée en 2019 a notamment livré des équipements pour les constellations Irridium, O3B et GlobalStar. «Nous avons investi environ un million d’euros pour la production des satellites de Kinéis dans un bâtiment attenant à l’entreprise», précise Nicolas Multan, le directeur général d’Hemeria.

Kineis HemeriaCome SITTLER
Kineis Hemeria Kineis Hemeria (Come SITTLER/Come SITTLER)

Pour fabriquer les satellites de Kinéis, Hemeria a fait appel à une dizaine de fournisseurs. © Côme Sittler

Cadencement, écrans digitaux sur chaque poste, concept d’hôpital pour extraire de la chaîne un satellite à réviser, tests de résistance thermique… La jeune entreprise s’était déjà fait la main, en tant qu’intégrateur, avec les satellites de démonstration Angels : les premiers nanosatellites français, codéveloppés par le CNES et Hemeria, et lancés en 2019 pour compléter le système Argos, ceux opérés par Kinéis. En outre, l'entreprise n'a pas hésité à aller chercher des profils chez les donneurs d'ordre. Hemeria se sent pousser des ailes et vise un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros en 2026, avec alors 700 salariés, contre 67 millions d’euros en 2023.

«Les nanosatellites de Kinéis vont devoir être capables d’entendre un bip de télécommandes dans un brouhaha de fréquences», résume Nicolas Multan. Pour mettre au point ce concentré d’innovations, avec l’objectif que chaque satellite ait une durée de vie d’au moins huit ans, Hemeria a fait appel à une dizaine de partenaires industriels, pour l’essentiel français. Parmi eux : Thales Alenia Space. La société commune entre le français Thales et l’italien Leonardo développe, avec la société bretonne Syrlinks (groupe Safran), les deux charges mises à profit pour cette nouvelle constellation, Argos et AIS, un système dédié au suivi du trafic maritime.

Vers des usages civils et militaires

Comat, une entreprise de 120 personnes basée à Flourens (Haute-Garonne), livre l’antenne déployable ainsi qu’un système de roues à réaction pour le changement d’orientation des satellites. Quant à la société toulousaine Actia, elle fournit la puce de quelques centimètres carrés qui devra équiper chaque objet connecté. Des fournisseurs qui ont dû pour certains investir afin d'étendre leurs capacités de production. Au total, quelque 200 personnes de cette filière embryonnaire s'activent à faire naître la constellation de Kinéis.

Kineis HemeriaCome SITTLER
Kineis Hemeria Kineis Hemeria (Come SITTLER/Come SITTLER)

Nicolas Multan, le directeur général d'Hemeria, vise déjà d'autres projets dans le spatial. © Côme Sittler

«Kinéis a fait naître un écosystème, s’enthousiasme Nicolas Multan. L’enjeu est de continuer à monter en compétences et en compétitivité. L'outil industriel que nous avons mis au point doit pouvoir nous servir pour d'autres programmes.» Car si le marché du new space est prometteur, il est aussi très disputé. En concurrence avec l’allemand OHB, le lituanien NanoAvionics ou bien encore l’italien Sitael, Hemeria – qui ne lorgne pas que la production de nanosatellites – a déjà été sélectionnée par la start-up Prométhée pour sa future constellation de nanosatellites d’observation de la Terre.

Hemeria est aussi chargé de mettre au point un démonstrateur de satellite patrouilleur dans le cadre du programme Yoda du Commandement de l’espace. Car les activités militaires constituent un débouché non négligeable pour la filière. «Des études sont prévues avec le ministère des Armées, mais on ne peut encore fournir aucune précision», confie pour sa part Alexandre Tisserant. Alors que Kinéis compte annoncer de nouveaux clients à la faveur de la mise en service de sa constellation, l’équipe française des nanosatellites est en ordre de bataille.

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