L'Usine Nouvelle – Votre modèle d’entreprise est fondé sur «la pérennité programmée circulaire», qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Christian Bruere – L’économie circulaire, c’est 3 R : réduire, réemployer et enfin recycler. Chez Mob-ion, le recyclage intervient lorsqu’on a épuisé tout le reste. Nous considérons le recyclage comme un aveu d’échec à la conception. Souvent les entreprises recyclent trop vite, car les modes de fabrication actuels s’appuient sur des techniques d’assemblage qui font appel à du sertissage, du collage, des résines. C’est très économique à la fabrication, mais cela handicape la réparabilité.
Notre approche de pérennité programmée circulaire implique une conception démontable. Dans un produit coopèrent des composants très différents. Il nous a paru aberrant de faire reposer la durée de vie d’un produit sur ses composants les plus fragiles. Pour une petite pièce défectueuse, une machine à laver part à la décharge avec un tambour en Inox, un carénage en métal. Et tout cela est mal recyclé, on mélange les matières. Seulement 7% des matières sont recyclées dans le monde. En plus, il faut de l’énergie pour les broyer et les remettre en forme, c’est une catastrophe écologique.
Quel est l’avantage de votre modèle Mob-ion ?
Nous économisons beaucoup de matières puisque nous réutilisons des composants sur des durées de vie très longues. Nous ne vendons nos scooters qu’à l’utilisation. Lorsque le droit d’usage est terminé, nous récupérons et démontons le véhicule : 62% des composants, représentant 78% de sa valeur initiale, sont réemployés soit pour un scooter, soit pour un autre produit. L’impact est majeur : on réutilise et on recycle de manière optimale des matières non mélangées.
Avez-vous des difficultés à faire certifier vos produits avec cette conception différente ?
Non, pas du tout. Une batterie qui a gardé sa capacité reste conforme. S’il est impossible de l’utiliser pour un scooter, elle le sera pour du stockage stationnaire. Ensuite, l’aimant permanent d’un moteur est, comme son nom l’indique, permanent. Mais il est impossible de le recycler en le broyant, il faut pouvoir le démonter pour le réemployer. C’est un long travail de conception, mais un avantage concurrentiel considérable. La première phase de l’ACV (analyse de cycle de vie) d’un scooter de livraison Mob-ion qui parcourt 15 000 km par an présente un bilan carbone de 266 kg eqCO2, contre 2 080 kg pour un scooter thermique, c’est huit fois moins. Par ailleurs, nous n’avons pas besoin de racheter tous les composants donc le produit est très compétitif.
Combien avez-vous de clients et est-ce que votre offre coûte moins cher ?
Nous avons déjà immatriculé environ 800 véhicules. Nous proposons notre scooter à partir de 49 euros HT par mois pour un contrat de vingt-quatre mois ou 10 000 km surtout à des professionnels de la livraison et de la location de véhicules. Certaines collectivités locales s’intéressent à nous, comme le département de la Nièvre. Nous commençons un pilote dans l’Aisne pour équiper des particuliers, mais c’est une logique d’expérimentation, car cette cible requiert une infrastructure commerciale trop lourde pour la taille actuelle de notre entreprise.
Quel est l’impact sur le processus de fabrication ?
Nous avons réalisé 240 prototypes lors de notre processus d’innovation. Nous nous interdisons toute technique qui empêche le démontage. Nous sommes en partie low tech, puisque nous sommes allés chercher des composants anciens qui n’étaient pas compétitifs pour l’économie d’aujourd’hui mais qui le sont dans une logique durable. Nous ne sommes pas les seuls sur cette économie de la fonctionnalité et de la coopération, Michelin vend déjà des atterrissages et non des pneus d’avion.
Produire pour durer, quel changement cette approche implique-t-elle au-delà de la fabrication ?
Beaucoup de travail juridique, car il n’existait pas de contrat de LLD pour les deux-roues. Aujourd’hui, nous sommes propriétaires des scooters, mais c’est un engagement hors bilan. Le contrat de location fait intervenir un financeur extérieur qui doit nous le revendre à sa valeur résiduelle à la fin. Cette valeur dépend du nombre de kilomètres effectués par an. Il faut donc de l’innovation financière et aussi de l’innovation comptable. C’est dommage de se retrouver sans amortissement sur certaines pièces, leur valeur comptable étant tombée à zéro, alors qu’elles sont toujours très utiles. Le plan comptable n’est pas en phase avec nos objectifs de durabilité. Les entreprises sont poussées, par un amortissement trop court, à remplacer un équipement qui n’est pas obsolète. La chaire de comptabilité écologique Care de Paris-Dauphine nous a d’ailleurs proposé d’intégrer l’un de leurs programmes de recherche. Si l’on garde les composants plus longtemps, on ne sera plus obligés de les importer et cela améliorera notre balance commerciale. Sans compter que tous ces métiers de la réparabilité sont adaptés à l’insertion de personnes en situation précaire. On a voulu faire passer le bac à tout le monde, mais il y a beaucoup de gens aujourd’hui sur le carreau par manque de filières manuelles.
N’y a-t-il pas aussi un manque d’envie pour ces métiers ?
L’industrie commence à retrouver ses lettres de noblesse. Et le réemploi structuré crée des postes non délocalisables. J’ai des jeunes chez moi qui ne veulent plus être dans l’économie linéaire, ils sont motivés par le sens de ce qu’ils font. Nous sommes installés dans un territoire agricole, l’Aisne. Réparer est dans leur ADN. Ceux qui préfèrent construire plutôt que réemployer sont dans le passé. On ne négocie pas avec les lois naturelles.
Des secteurs sont-ils plus sensibles que d’autres à la pérennité programmée ?
Je pense que l’automobile va y venir. Pas forcément telle qu’on la connaît aujourd’hui, mais des véhicules plus légers pour les mobilités de proximité. Demain, les gens posséderont une voiture de ce type pour leur déplacement quotidien. Pour partir en vacances, ils prendront les transports en commun, puis un véhicule de location sur place.
L’environnement législatif doit-il évoluer ?
Beaucoup de choses ont bougé dans la loi Agec. Et la finance carbone est aussi un moteur. Mais il y a un autre sujet à faire évoluer : les certificats d’économies d’énergie. Cette sorte de droit à polluer qu’il faut acheter, ne s’applique qu’aux énergies d’exploitation, celles consommées par le produit au cours de sa vie, et pas aux énergies de fabrication d’un produit. Une incitation sur les économies d’énergie dans la phase d’industrialisation mobiliserait les industriels.
Est-ce que dans la circularité, on peut échanger autre chose que des matériaux ?
Oui, par exemple, on peut échanger des données. En analysant les données de roulage, nous nous sommes aperçu qu’une partie de nos clients avec un contrat de 15 000 km utilisaient les scooters moins de 5 000 km par an. Cela nous a poussés à modifier notre modèle économique. Et nous allons installer toute une série de capteurs sur la flotte pour récupérer des informations de pollution, d’état et d’encombrement des routes… Nous pourrons les partager, en les monétisant bien sûr, mais la rentabilité sera aussi au rendez-vous pour les collectivités ou l’État quand on parle de santé. #

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3726 - Janvier 2024



