Enquête

L'industrie française a-t-elle fait sa mue d'une économie linéaire à une économique circulaire ?

Accès aux ressources pour la transition énergétique, réindustrialisation, réduction des émissions de gaz à effet de serre... La transition écologique ne pourra se faire sans le passage d’une économie linéaire à une économie circulaire. Des grands groupes aux PME, des initiatives sont en cours dans l'Hexagone : si beaucoup sont encore expérimentales, d'autres sont déjà industrialisées.

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RecyCâbles est une coentreprise entre Suez et Nexans, implantée à Noyelles-Godault (Pas-de-Calais), leader du recyclage des câbles et métaux non ferreux.

L'économie linéaire, celle qui consiste à extraire, fabriquer, consommer et jeter, a vécu. Place à l’économie circulaire ! Réchauffement climatique, pollutions, dépendance aux matériaux, explosion du volume des déchets... les sujets ne manquent pas pour justifier la fin d'une bonne vieille économie qui consistait à consommer toujours davantage de matière vierge, en se souciant à peine de son devenir. Nous sommes encore dans un roman d’anticipation, mais plus vraiment dans la science-fiction.

Selon une étude de l’Inec, l’Institut national de l’économie circulaire, et de Cap Gemini parue en 2022, si l’économie circulaire n’accélère pas, les besoins en métaux et minéraux critiques seraient multipliés par six, de 2020 à 2050. Ce qui signifie que les tensions déjà présentes seront largement amplifiées. Pour rappel, le marché mondial des minerais et métaux pour la transition énergétique a doublé depuis cinq ans, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Entre 2017 et 2022, la consommation mondiale de lithium a triplé, celle du cobalt a augmenté de 70%, celle du nickel de 40%. A contrario, si l’économie circulaire devient réellement la norme, la dépendance aux importations des métaux et minéraux serait réduite de 76%. Dans ce scénario optimiste, on multiplierait par dix les tonnages des activités industrielles de recyclage et de réemploi dans l’Hexagone. La France recycle 46% de ses déchets. Le recyclage approvisionne déjà 67% de l’industrie papetière, 49% de la sidérurgie, 58% de l’industrie du verre. Selon Eurostat, les matériaux recyclés représentent 19,8% des ressources utilisées dans les processus de production en France, dépassant largement la moyenne européenne, inférieure à 12%. C’est très insuffisant !

Un sujet sur le devant de la scène politique

Le sujet est enfin considéré dans les hautes sphères avec la mise en place d’un Conseil national de l’économie circulaire qui remplace un Conseil national des déchets. «La transition verte a un supplément d’âme, c’est une vraie opportunité de réindustrialisation, se réjouit Géraldine Poivert, la cofondatrice et présidente du cabinet de conseil (Re)Set. Si nous ne démarrons pas maintenant, il sera trop tard.» L’Académie des technologies, dans son rapport sur le recyclage évoque «des systèmes industriels performants, intégrés dans les circuits de collecte, de tri et de transformation de la matière, [qui] détermineront la viabilité économique du recyclage à grande échelle, facteur clé de réussite de l’économie circulaire et de la transition écologique ». Lentement, des initiatives se déploient : des usines de recyclage de batteries, du réemploi dans le BTP, des technologies de tri dans le textile. Y compris dans les PME comme le recycleur Soremo qui produit des lingots d’aluminium neutres en carbone à partir des moteurs de voiture dans son usine de Chaumont (Haute-Marne).

Les spécialistes du recyclage travaillent, eux, à la mise en place de grandes boucles industrielles. «Nous arrivons avec des métiers disruptifs, de nouveaux schémas de partenariat avec des start-up», analyse Yves Rannou, le directeur de la division recyclage et valorisation de Suez. Avec la start-up Loop, l'entreprise construit une usine de recyclage chimique du PET «pour produire 70 000 tonnes de paillettes injectées dans le process des grands industriels de l'agroalimentaire.» Le groupe français s'est associé avec des acteurs de l’automobile dans le nord de la France pour récupérer leurs chutes de production d'acier et d'aluminium et les rapporter en fonderie.

Tout récemment, Suez a annoncé la signature avec Toyota Tsusho Europe SA de nouveaux contrats portant sur la valorisation de métaux d’usines implantées en Turquie, passant de 120 000 à 180 000 tonnes. Pour Nexans, il extrait aussi le cuivre de 25 000 tonnes de câbles. Chez son concurrent et numéro un mondial du secteur, Veolia, les boucles industrielles ont aussi dépassé le stade de la réflexion.

Valoriser des déchets dangereux comme l'amiante

«Nous avons toute cette connaissance des déchets dangereux. Nous valorisons les déchets électriques et les batteries, précise Benoit Perreau, le responsable du pôle marché et clients chez Veolia. Une nouvelle unité de notre usine Cedilor sera prochainement inaugurée à Amnéville (Moselle). Elle traitera 7 000 tonnes de black mass ( la matière obtenue après le recyclage de batteries usées)  ndlr)issue de 20 000 tonnes de batteries. En Belgique, à Grimbergen, nous avons une chaîne de traitement des mâchefers et nous récupérons les métaux non ferreux (aluminium, cuivre...). »

Veolia alimente également l’industrie des panneaux, avec 800 000 tonnes de bois récupérés et traités par an, et l’industrie verrière en calcin. Plus surprenant, il développe la conversion des biodéchets en Malaisie et aussi dans une usine près de Cavaillon (Vaucluse) pour élever des larves de mouche, base de protéines pour la nourriture animale. Autre exemple : l'entreprise Neo-Eco qui régénère depuis quinze ans des batteries au plomb sur l’ancien site de Bridgestone à Béthune (Pas-de-Calais) est intervenue dans le port de Beyrouth (Liban) après l’explosion en 2020 pour transformer les grains des silos en briquettes de chauffage ou en compost pour la plaine de la Bekaa.

Dans un projet au stade pilote, l'entreprise transforme aussi l’amiante en matière première secondaire, en séparant par chimie le magnésium de la silice. Mais Neo-Eco est surtout un partenaire des métropoles (Grand Paris, Saint-Étienne, Lille…) pour traiter ce qui représente de loin les plus grands volumes de déchets : ceux du secteur du BTP. «Nous les aidons à avoir une vision systémique sur leur stratégie d’économie circulaire», rappelle Christophe Deboffe, le fondateur et président de cette PME. Il faut voir les gisements et les besoins. Sur le Grand Paris, nous avons développé plus de 80 formulations et modifié le cahier des charges. Le métro a été construit avec une partie de ces déblais. Sur le dernier appel d’offres d’Eiffage, nous sommes à 99% de valorisation.» Avec de l'imagination et de la R&D, Neo-Eco exploite désormais l’argile des chantiers pour produire un liant bas carbone cinq à six fois moins émetteur que le clinker.

Avant même de recycler, réduire la consommation

L’autre pendant de l’économie circulaire est la réduction de la consommation. «Une démarche plus sobre est la plus préservative de l’économie, les autres scénarios ne tiennent pas, tranche Emmanuelle Ledoux, la directrice générale de l’Inec. Il faut produire plus proche, mieux et plus durable et sur toute la durée de vie du produit, d’où la logique de boucle fermée.» Nous n’en sommes qu’au démarrage. Le modèle économique n’existe pas encore. Il faut investir dans la R&D, la formation et la logistique. L’Inec appelle à une planification intelligente.

Chez certains acteurs, le réemploi et la réparation se développent. La SNCF réutilise ses rails et le ballast et a ouvert une recyclerie à Beaune (Côte-d’Or) pour donner une seconde vie aux équipements de l’infrastructure. À Manchester (Angleterre), Suez redonne vie à certains de ses déchets ménagers. «Ce qui peut être réparé est réparé et placé en dépôt-vente (vélo, hi-fi, mobilier...). Au total, ce sont 130 000 articles qui sont vendus», se réjouit Yves Rannou. L'économie circulaire est encore à construire mais ses boucles se mettent en place. 

Image d'illustration de l'articleFlorent Robert
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