Les baisses de prix ? Pas pour eux. Si le gouvernement a présenté le 17 mai un accord avec les «75 plus grands fournisseurs de marques nationales» (voir encadré) pour diminuer les prix en prenant sur leurs marges, plusieurs filières agroindustrielles se défendent de tout profit excessif et se plaignent au contraire d'une situation économique tendue. Quelques heures avant l'annonce de Bercy, Syndilait, qui regroupe les fabricants de briques et bouteilles de lait, a indiqué ne pas être en mesure de réduire ses prix. «Nous sommes très loin du compte, nous n’avons pas le contrepoids de l’ensemble des inflations subies», a justifié Eric Forin, le président du syndicat, par ailleurs directeur général de Candia. D’après le paneliste Circana (ex-IRI), le prix des bouteilles de lait a progressé de plus de 14% sur un an dans les rayons.
Les laiteries assurent que cette augmentation est insuffisante pour absorber des surcoûts à la production de l’ordre de «18 à 20%» l’an dernier. «Nous avons perdu les trois quarts de notre résultat opérationnel en 2022, car les remontées de tarifs ont été passées seulement fin 2022 par la grande distribution», a indiqué Emmanuel Vasseneix, le vice-président du syndicat. Syndilait estime devoir faire face à des hausses de coûts du même ordre pour 2023.
«Le prix du lait reste élevé, idem pour les emballages, où nous sommes tributaires de quatre fournisseurs, ce qui nous donne un faible pouvoir de négociation, liste Emmanuel Vasseneix, par ailleurs patron de LSDH, la laiterie qui approvisionne notamment la société "C’est qui le patron !?". Je rappelle aussi que sur l’énergie, le gouvernement nous a pressés de signer nos contrats gaz et électricité fin 2022 : mais comment fait-on aujourd’hui pour renégocier avec les fournisseurs ?»
Chute du cheptel et prix de la viande
Autre problème sous-jacent, conséquence d’années où industriels et distributeurs auront maintenu un prix du lait bien trop bas, décourageant les éleveurs : la chute du cheptel bovin, désormais visible, contraint ce petit monde à maintenir un prix élevé pour s’assurer de trouver de la matière à l’avenir. «Il faut un prix du lait beaucoup moins spéculatif, qui arrête de jouer du yoyo. Les effets sont catastrophiques pour les producteurs, a fortiori en bio», résume le vice-président. Le syndicat indique que les ventes de lait bio ont chuté de 8% l’an dernier, après des années de croissance à deux chiffes. L’ensemble de la filière des produits laitiers semble toutefois avoir obtenu gain de cause, comme pressenti : les engagements pris à Bercy ce 17 mai ne devraient pas les concerner (voir encadré).

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Ce manque de matière, les industriels de la charcuterie salaison y sont aussi confrontés : ils font face à des prix record du porc, propulsés notamment par la baisse du cheptel. Le prix du kilo de porc sur la place bretonne, l’indice de référence, est passé de 1€20 (un prix qui ne permet pas aux éleveurs de vivre) début 2022 à 2€20 aujourd’hui. Or la viande compte pour la moitié du coût de fabrication de la charcuterie, rappelle la FICT, le syndicat de ce secteur transformant 75% des porcs français, qui représente notamment des entreprises comme Herta ou Fleury Michon.
Les petites structures plus fragiles
Elle a tiré la sonnette d’alarme ce 16 mai, indiquant que 17 de ses 300 adhérents ont fait défaut au premier trimestre de l’année. La FICT argue d’une augmentation du coût des pièces de découpe, qu’elle achète aux abattoirs, qui est venue s’ajouter à la hausse des prix de l’énergie. «Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume : il y a cinq abattoirs en France et six centrales d’achats, nous manquons de pouvoir de fixation des prix», explique Martine Leguille-Balloy, la présidente du syndicat.
«Prenez Fleury Michon, ils sont passés de 10 à 24 millions d’euros de factures d’énergie – une fois les aides de l’Etat déduites. Nos tarifs envoyés fin 2022 n'ont pas tenu compte des prix record du porc. Dans cette situation, les petites entreprises sont plus fragiles car elles disposent de moins de trésorerie», poursuit-elle. Fleury Michon, pourtant l'un des industriels présents lors de la réunion à Bercy, ne ferait passer des baisses de prix que sur sa gamme de plats préparés et non ses charcuteries.
Des brasseurs sans bouée
Dans l’univers de la brasserie, les petites entreprises sont elles aussi à la peine. Le contexte économique a accéléré le mouvement de consolidation d’un marché en plein boom ces dernières années. Le nombre de défaillances dans le secteur a été multiplié par neuf en ce début d’année par rapport à début 2019. «70% des dirigeants observent une baisse de leur trésorerie au 1er semestre 2023», a communiqué le syndicat Brasseurs de France le 16 mai.
«Il y a beaucoup de petites brasseries qui ont des difficultés de trésorerie, détaille Sonia Rigal pour le Syndicat national des brasseurs indépendants. Elles se sont lancées pendant le Covid et ont tenu grâce aux aides du gouvernement. Sauf que l’ensemble du secteur fait face à des surcoûts colossaux, que ce soit l’énergie, mais aussi le verre qui pèse pour deux tiers de notre prix de revient, et sur lequel on ne voit pas d’accalmie. Les prix des bouteilles est toujours 30 à 60% plus élevé que l’an dernier. Problème, nous pouvons peu monter nos prix, la bière reste un produit secondaire.» Une véritable mise en bière pour les micro-brasseries.
75 fournisseurs s’engagent «à baisser l’inflation»
Dans un communiqué publié le 17 mai, le ministère de l’Economie a annoncé un accord avec les principaux fournisseurs de la grande distribution afin «de ré-ouvrir les négociations commerciales avec l’ensemble des distributeurs» et de consentir un effort sur leurs marges. Outre l’Ania, principal syndicat du secteur et l’Ilec, qui représente les grandes marques, des entreprises comme Lindt, Coca Cola ou Barilla étaient présentes aux négociations.
Peu après l’annonce du gouvernement, l’Ania a précisé la portée de l’accord dans un communiqué : les négociations auront lieu «dès lors que [les industriels] ont vu le prix de cession de leurs produits augmenter de plus de 10% dans les conventions signées au 1er mars 2023 par rapport aux précédentes conventions en vigueur, et qui ont connu une baisse du coût de l’un de leurs intrants, affectant le prix de production de plus de 20% depuis le 1er mars 2023. Les PME seront donc exclues de ces renégociations.» De quoi réduire significativement le périmètre des négociations.



