L’heure est grave : les négociations commerciales, soit le moment où industriels et distributeurs s'accordent sur les prix, se sont immiscées lors du 20 heures de TF1 ce 15 mai le temps d’un entretien avec le président de la République. «Nous allons rouvrir les négociations là où c’est nécessaire. (…) Nous voulons qu’il n’y ait pas de marges exceptionnelles qui soient faites dans ces années difficiles pour nos compatriotes», a déclaré Emmanuel Macron.
«Certains grands groupes de l’agroalimentaire - je dis ça car beaucoup de PME ont du mal et ne font quasiment pas de marges – ont, sur certains produits, vite répercuté la hausse, moins vite répercuté la baisse. Nous allons les faire revenir autour de la table pour faire passer les baisses au plus vite», a-t-il poursuivi.
Industriels attendus à Bercy
Les représentants des industriels sont donc conviés au ministère de l’Economie ce 17 mai pour discuter de l’épineuse question de leurs marges. Ils ont été précédés par les distributeurs la semaine précédente. Cette fois, c’est au tour de l’Ania, principale association de défense des intérêts de l’agroalimentaire, et de l’Ilec, qui représente les grandes marques, de rallier Bercy.
«Tout le monde doit faire un effort face à l’inflation, confie-t-on en amont de la réunion au cabinet d’Olivia Grégoire, la ministre déléguée aux PME. L’Etat a pris sa part, les distributeurs ont pris sur leurs marges avec le panier anti-inflation, les industriels doivent jouer le jeu. Les gros le peuvent, pas les petits. Pour les premiers, nous ne parlons pas d’un effort surhumain : la plupart des matières premières ont baissé ces derniers mois. A voir leurs résultats financiers, nous avons le sentiment que les plus gros peuvent baisser leurs prix.»

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Comme le rappelle Agreste, si l’industrie agroalimentaire française compte plus de 16000 entreprises, 22 d'entre elles réalisent 42% du chiffre d’affaires du secteur et squattent une partie non négligeable des étals. Le gouvernement mise sur ces dernières pour tempérer une inflation alimentaire flashée à 15% au mois d’avril par l’Insee.
Elles ont pourtant réalisé des performances diverses : des entreprises comme Lactalis ou Danone ont dégradé leurs marges sur l’exercice passé, arguant de difficultés à faire remonter l’inflation à leurs clients, d’autres ont maintenu la barre comme Nestlé, dont la marge reste fixée autour de 17%, quand certains ont profité du contexte pour doper les recettes, comme Mondelez, qui a gagné plus de deux points de marge sur un an (16,4% au premier trimestre 2023) ou le groupe Avril qui a fait gonfler son Ebitda (+64%).
Pressions sur les industriels
«Le secteur est à deux vitesses, entre les multinationales souvent positionnées sur des produits à forte valeur ajoutée comme les eaux, le cacao où le chocolat, qui leurs offrent un rapport de rentabilité de un à quatre par rapport aux PME et ETI nationales», pointe Jérôme Foucault, le président de l’Adepale, une association de 3000 agro-industriels, qui a pour chefs de file des acteurs comme Bonduelle ou Cofigeo.
L’idée d’une dichotomie entre les (très) grands et le reste de l’industrie ne manque pas de relais. La Feef, qui représente de plus petites entreprises du secteur, a d’ailleurs estimé le 10 mai «essentiel que les fabricants PME-ETI soient exclus de la réouverture des négociations commerciales», arguant avoir fait passer des «hausses raisonnables» lors du cycle achevé début mars – bien inférieures à ce qui aurait été exigé par les gros.
Reste à savoir si grande distribution et gouvernement seront en mesure d’arracher des concessions sur les prix à ces derniers. «Il faut que ces industriels comprennent qu’ils font face à un double enjeu : commercial d’abord, car les consommateurs ont tendance en ce moment à acheter les marques distributeurs plutôt que leurs marques nationales et qu'il leur sera difficile de les faire remonter en gamme, réputationnel ensuite, car les distributeurs pourraient y aller fort avec du "name on shame" si ces industriels ne baissent pas leurs prix», souffle un acteur. Certaines marques comme Danone avec ses eaux Evian ont toutefois montré en 2022 qu’elles ne craignaient pas le bras de fer avec la grande distribution, quitte à se faire déréférencer temporairement.
Il faudra composer avec un surcroît de pression politique. Alors que l’inflation flirte toujours avec les 6%, son principal moteur est désormais le prix de l’alimentation : faire baisser le prix du panier est un enjeu majeur pour des politiques soucieux de donner des gages quant à la préservation du «pouvoir d’achat» des Français. Courant 2022, la grande distribution a été régulièrement pointée du doigt par le gouvernement, qui accusait cette dernière de pressuriser les marges des industriels et de ne pas faire assez remonter les coûts.
Le retour des défaillances
Mais, pour cette année 2023, le discours politique a changé : un rapport de l’Inspection des finances paru début mars souligne, données de l’Insee à l’appui, que les marges de l’agroalimentaire se sont redressées spectaculairement fin 2022, pour atteindre un point haut historique. Les marges de l’agro auront aussi joué du yoyo l’année écoulée, se stabilisant, sur l'ensemble de l'exercice à des niveaux similaires à ceux de 2019. Et depuis ? L’Insee, qui promet de nouvelles données sur le sujet pour fin mai, se sait attendue.
Difficile de savoir ce qu’il en est : «Est-ce que nous avons simplement assisté à un phénomène de rattrapage limité à fin 2022 ou y-a-t-il une dynamique pérenne de reconstitution des marges ?», s’interroge-t-on en amont de la réunion de mercredi au cabinet d’Olivia Grégoire. «Les marges restent structurellement déficitaires au regard du mur d’investissement auquel nous devons faire face, comme avec la décarbonation», glisse Jérôme Foucault.
Et si aucun industriel n’admettra jamais qu’il dispose de marges confortables, la situation n’est peut être pas aussi rose que le laissent entendre les chiffres de l’Insee à fin 2022. Les données du cabinet Altares soulignent, certes après trois ans sous les normales, que le nombre d’ouverture de procédures de redressement de liquidation judiciaire dans le secteur est au plus haut depuis début 2019.
Si la boulangerie-pâtisserie offre le plus gros contingent de procédures collectives, il n'y a rien de surprenant par rapport aux données historiques. En revanche, les brasseries s'enfoncent dans le rouge (nombre de défaillances multiplié par neuf en ce début 2023 comparativement à début 2019), tout comme les biscuiteries (+366%), les usines de fabrications de plats préparés (+266%) ou encore les distilleries (+250%).
Une situation dont Bercy assure avoir conscience. «Il y a encore de nombreux produits où les matières premières restent élevées, les baisses ne sont pas toujours simples à mener», confie le cabinet d’Olivia Grégoire. Reste, pour les secteurs concernés, à trouver une oreille attentive.



