Entretien

"C’était facile de confiner, ce qui va être vraiment difficile c’est le déconfinement", prévient Christel Bories, PDG d’Eramet

Au-delà de la crise sanitaire, Christel Bories, PDG du groupe minier et métallurgique Eramet, alerte sur l’importante crise économique qui s’annonce et sur la complexité de mettre en place le déconfinement, pourtant indispensable.

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Christel Bories, PDG Eramet - visioconférence
Christel Bories, PDG d'Eramet, s'inquiète des conséquences sociales de la crise économique engendrée par le Covid-19.

L’Usine Nouvelle – A la veille du début du déconfinement, quel est le taux d’activité sur vos sites ?

Christel Bories - Après s’être arrêtés pendant une semaine pour mettre en place un protocole sanitaire, nos sites en France ont pu redémarrer. Ce protocole sanitaire a été considéré comme un benchmark par l’UIMM, et par Bercy. Aujourd’hui Aubert & Duval et Erasteel sont à 60 ou 65 % d’activité. Tant qu’il y aura en France des mesures de distanciation, on ne pourra pas atteindre 100 %, en raison de l’espacement des gens, de la réduction des interactions, des équipes qui arrivent plus tard et partent plus tôt pour éviter de se croiser dans les vestiaires…

Avec les protocoles sanitaires que nous avons mis en place, nous pourrions remonter au maximum à 75 ou 80% des capacités. Mais on n’y remontera pas faute de commandes. Sur Aubert & Duval, qui sert l’aéronautique, et Erasteel, qui sert l’automobile, nous sommes extrêmement touchés. Les industries aval de la filière minière et métallurgique en France sont à l’arrêt, ou à des rythmes de production extrêmement faibles dans l’automobile, le bâtiment… L’aéronautique s’est pas mal arrêté, mais a surtout annoncé, au redémarrage, des baisses de cadences durables.

Et à l’international ?

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Notre filière mines a été affectée par la chute des cours des matières premières, mais nous battons des records de production. Sur le manganèse [qu’Eramet extrait au Gabon, ndlr], il y a plutôt eu un choc de l’offre, puisque des acteurs importants, comme l’Afrique du Sud, se sont arrêtés. Sur les activités qui servent la Chine en minerai de manganèse et en minerai de nickel, nous livrons tous nos volumes. La Chine s’est finalement assez peu arrêtée, notamment dans l’acier. Nous avions très peur des stocks constitués sur la période, mais en fait ils les consomment très vite. Pour le moment ils prennent tous les volumes disponibles. En Europe du Nord, pour nos activités qui servent notamment l’acier européen, c’est plus difficile. En revanche, grâce à nos usines norvégiennes, nous avons pris des volumes à des fournisseurs français et espagnols qui s’étaient arrêtés.

Eramet opère en grande partie à l’international. Qu’est-ce qui vous frappe lorsque vous comparez la gestion française de la crise du Covid-19 aux stratégies des autres pays ?

La France est l’un des pays au monde, si ce n’est le pays qui s’est le plus arrêté. Nous avons eu peur de la saturation des services hospitaliers, à raison. Mais, alors que le formulaire d’autorisation dérogatoire indiquait le travail comme une raison valable de sortir si les protocoles étaient en place dans leur entreprise, les gens ont compris qu’ils ne devaient pas aller travailler. Une inquiétude alimentée par certaines centrales syndicales, qui mettaient en avant le recours possible au chômage partiel. Nous n’avons pas constaté cela dans les autres pays. Parfois, c’est nous qui avons dû dire aux salariés d’attendre 24 heures, le temps de mettre en place les protocoles sanitaires. En Europe du Nord, où il y a eu des confinements très tôt, l’activité a toujours tourné à fond.

Quelles sont les conséquences de cette spécificité française ?

La crise sanitaire du Covid-19, pour Eramet comme pour toute la filière métaux en France, se transforme très rapidement en crise économique et financière qui va avoir des conséquences durables. Plus on pourra retrouver un rythme de vie proche de la normalité, mieux on arrivera à atténuer les conséquences de cette énorme crise. Il est urgent de relancer l’économie rapidement. Sinon, on va perdre des parts de marché car d’autres, ailleurs dans le monde, sont en activité et vont prendre le peu de demande qui existe.

Comment sortir à moindres dommages de cette mise à l’arrêt de la France ?

Il faut que nos grands donneurs d’ordres soutiennent leurs filières amont. Quand ils vont redémarrer, il ne faudrait pas qu’ils commencent par vider leurs stocks, ce qu’ils vont logiquement faire. Si ces industries redémarrent avec trois mois de stocks et une activité divisée par deux, elles auront devant elles six mois de consommation. Pour revenir à trois mois de stocks, elles vont commander zéro pendant trois mois. S’ils font ça, la filière amont sera asséchée. Les grosses entreprises comme Eramet auront du mal à l’encaisser, les PME ne le pourront pas. On a besoin que les industries aval non seulement redémarrent, mais portent aussi des stocks plus importants pendant un moment. C’est un point fondamental pour ne pas tuer nos filières.

Comment envisagez-vous le déconfinement à partir de ce 11 mai ?

C’est très facile de confiner, ce qui va être vraiment difficile c’est le déconfinement. Une fois que vous avez stressé autant la population, comment rassurer les gens ? On ne peut pas leur dire que c’est fini, ce n’est pas vrai. C’est une communication compliquée de leur dire que le risque demeure mais qu’il va falloir ressortir. Il va pourtant falloir arrêter d’être infantilisés, et qu’on prenne tous nos responsabilités. Qu’est-ce que je me permets ? Pourquoi ? Et quel risque je prends?

La Nouvelle-Calédonie est un territoire pilote du déconfinement. Y a-t-il des leçons à tirer de leur expérience ?

Nous regardons effectivement ce qui fonctionne ou pas là-bas. Mais la situation y est très différente. Le territoire a été très peu affecté, avec quelques cas importés très vite placés en quarantaine. Et la réaction des populations a été immédiate, de par l’histoire des épidémies importées par les colons il y a plusieurs siècles. Les Calédoniens ont la mémoire de ces épisodes, et le mot même d’épidémie provoque des réactions très fortes. Des barrages ont été dressés à l’entrée de certains villages, les tribus se sont murées. Nous avons mis des mesures en place localement, fait beaucoup de pédagogie sur les protocoles sanitaires. Nous avons accueilli les travailleurs sur les sites par petits groupes, en montrant les gestes barrières sur le poste de travail, la désinfection du poste. Cela nous a permis d’assurer globalement la continuité de l’activité, chez nous mieux qu’ailleurs car nos concurrents et collègues locaux ont plus ralenti que nous. Et surtout, le confinement a duré très peu de temps en Calédonie : pas de quoi affecter beaucoup les habitudes !

Ce sera différent sur vos sites en France ?

Quand vous avez expliqué aux gens qu’il ne fallait absolument pas sortir, et que tout à coup par miracle le 11 mai ils peuvent sortir, envoyer leurs enfants à l’école, c’est compliqué. En comité exécutif, nous avons longuement évoqué le déconfinement, notamment pour le siège à Paris. En périmètre urbain, avec les transports en commun, la situation est bien plus complexe. Les gens vont passer des heures à attendre une rame vide dans les transports en commun, venir une fois sur deux, avec des horaires décalés, monter à trois par ascenseur, avec des masques et tournés vers les cloisons… Nous avons un bâtiment de 17 étages. Avec six ascenseurs, on va mettre 1h30 à faire monter les gens. Il y a des sens de circulation dans les étages pour ne pas se croiser. Il leur faudra attendre leur tour pour aller à la cantine chercher leur repas, qu’ils ne pourront pas manger sur place, reprendre l’ascenseur… On marche sur la tête !

Pratiquement, comment allez-vous faire ?

Dans un premier temps, nous allons garder une grande partie des collaborateurs en télétravail, parce que ce sont les directives des autorités et parce qu’ils sont beaucoup plus productifs. Mais ce n’est pas la bonne réaction. Je ne dis pas qu’il faut retourner dans les brasseries et les boîtes de nuit, mais à un moment, il va falloir tout simplement retourner au bureau. Le virus ne va pas disparaître de la surface de la planète. Il va falloir dire aux gens: "Le poste de travail est là, il y a des règles de base à appliquer comme la distance minimale et le lavage des mains". Le port du masque sera obligatoire dans les espaces communs. Ensuite, chacun prendra ses responsabilités.

Cette crise a-t-elle changé votre regard sur le télétravail ?

Nous avions déjà un accord de télétravail en place chez Eramet. Je pense que cela a tout de même changé notre regard, car nous constatons combien c’est efficace, avec des outils comme celui que nous utilisons pour cet entretien. Nous allons certainement y recourir beaucoup plus largement que nous ne le faisions. J’avais très peur que nous ne puissions plus facturer, plus payer les fournisseurs… Finalement cela s’est fait sans aucun problème, une fois résolues les questions de cybersécurité. Nous avons tout de même subi des attaques, que nous sommes arrivés à déjouer. Le fait que tout le monde télétravaille crée beaucoup plus de portes d’entrée dans les systèmes, les hackers en profitent.

Avez-vous identifié d’autres inconvénients ?

Il faut faire attention à une chose, notamment en cette période de déconfinement, c’est qu’il n’y ait pas de fracture entre des cols blancs, à l’abri derrière leurs ordinateurs, et les cols bleus qui prennent les transports et s’exposent pour aller travailler. C’est pourquoi je pense que le 11 mai une partie des salariés du tertiaire doivent retourner au travail, parce qu’on est tous dans le même bateau. C’est notamment le cas en province, où la problématique des transports en commun se pose moins.

Ce qui veut dire apprendre à vivre avec le Covid-19, comme d’autres, en Afrique par exemple, vivent avec le paludisme ou la dengue ?

Exactement. Il est important de le souligner, car nous travaillons aussi au Gabon, au Sénégal... Par chance, et même si l’on ne comprend pas bien pourquoi, le Covid-19 s’y étend jusqu’à présent peu et lentement. A l’heure où nous parlons, on est à environ 700 cas avérés et 8 décès au Gabon, 17 personnes décédées au Sénégal… Ça n’a rien à voir avec ce qu’on connaît en France. Si Eramet a mis en place un fonds de soutien aux communautés, c’est parce qu’il y a plus de morts en Afrique à cause de la crise économique induite par le Covid que de l’épidémie elle-même. Sans ces circuits parallèles, cette économie informelle, les gens ne mangent plus, ne se soignent plus, meurent du paludisme faute d’accès au traitement... Il faut que ça s’arrête. Je pense qu’on a pris le mauvais filon, et je suis inquiète des conséquences sociales de cette crise.

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