Certains chiffres sont vertigineux. En 2021, 1,4 milliard de personnes ont utilisé un traitement ou un vaccin Pfizer. Le Comirnaty développé avec BioNTech, premier vaccin anti-Covid-19 autorisé aux États-Unis et dans l’Union européenne, représentait, début février, 60% des injections aux États-Unis et jusqu’à 76% des doses injectées en France à la date du 15 mars, selon la Direction générale de la santé. En 2021, pour ce seul vaccin, Pfizer a enregistré des ventes de 37 milliards de dollars (près de 34 milliards d’euros), presque l’équivalent du chiffre d’affaires de Sanofi. Une manne qui a contribué à doubler son revenu entre 2020 et 2021, le portant à 81,3 milliards de dollars (74 milliards d’euros). Et les perspectives pour 2022 laissent entrevoir un nouveau record, à 100 milliards de dollars, avec l’arrivée du traitement anti-Covid-19 Paxlovid.
Éclipsé pendant la dernière décennie par des acteurs comme J&J, Novartis et même Roche à la tête de la big pharma, Pfizer s’est soudainement repositionné en numéro un mondial de l’industrie pharmaceutique (hors équipements médicaux), retrouvant la place qu’il avait occupée durant les dix premières années du XXIe siècle. Une période où il a d’abord conclu plusieurs acquisitions, dont les plus importantes de l’histoire du secteur. En 2010, le groupe avait connu l’apogée de ses revenus – jusqu’à aujourd’hui – grâce au médicament le plus vendu au monde, l’anticholestérol Lipitor, qui a atteint un pic à plus de 12 milliards de dollars en 2008.
Compenser la fin de l'ère dorée des blockbusters
C’était l’ère dorée des blockbusters, ces médicaments dépassant la barre de 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires annuel. Concernant à l’échelle mondiale de vastes marchés, comme le cardiovasculaire, ces médicaments focalisaient l’attention des grands laboratoires, devenus très dépendants de ces poules aux œufs d’or. Le Lipitor a été « un moteur de notre portefeuille de médicaments qui pouvait représenter parfois jusqu’à 30% des ventes dans un certain nombre de pays », se souvient Henriette Dræbye Rosenquist, la présidente de Pfizer France.
Une big pharma
- 81,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2021
- 79 000 collaborateurs
- 1 100 salariés en France
(Source : Pfizer)
Mais au début des années 2010 survient la falaise des brevets. En quelques petites années, la plupart des blockbusters voient échoir leur brevet et tombent dans le domaine public, immédiatement concurrencés par les génériques. Mêmes molécules, mais des prix en chute libre. Pour ne pas reproduire cette dépendance à une poignée de produits, Pfizer, comme d’autres grands laboratoires, modifie sa stratégie et décide de « s’appuyer sur [ses] ressources et [son] expertise pour se concentrer sur la science, l’innovation, et pour répondre aux besoins de la médecine de demain », raconte Henriette Dræbye Rosenquist.
« À partir de 2009, Pfizer, comme la plupart des groupes, s’est focalisé sur des acquisitions de petite à moyenne taille plutôt que les méga-fusions », explique Michael Levesque, analyste senior de Moody’s, qui décrit une volonté de clarifier les portefeuilles et de renforcer la pharma de spécialités. Des marchés plus ciblés, sur des pathologies concernant moins de patients, mais avec des besoins médicaux non satisfaits, le tout avec plus de valeur ajoutée. Au final, il s’agit de marchés plus à risque et de médicaments plus complexes, mais bien plus lucratifs si les thérapies font la différence.
Le tournant des vaccins
C’est à cette période que Pfizer, via une dernière très grande opération – la reprise du laboratoire Wyeth en 2009 –, complète sa stratégie reposant sur six aires thérapeutiques : cardiovasculaire et métabolisme, oncologie, maladies rares, immunologie, traitements hospitaliers et anti-infectieux, et vaccins. Le rachat de Wyeth est un tournant. « Pfizer venait de la chimie, des petites molécules. L’opération était destinée à passer aux produits biologiques et à se positionner dans les vaccins, deux axes stratégiques », juge Rodolphe Renac, le directeur de la filiale américaine du cabinet Alcimed. Selon lui, Pfizer est passé maître dans l’art d’acquérir des positions et des technologies sur lesquelles il n’est pas impliqué, puis d’investir massivement sur ses nouvelles positions. Rien que depuis 2019, le groupe a engagé près de 25 milliards de dollars pour développer ses activités à travers des collaborations et des acquisitions.
L'Usine Nouvelle Le domaine des vaccins en est une illustration frappante. Avec Wyeth, Pfizer entre dans cette ligue restreinte à quelques acteurs de l’industrie pharmaceutique. Il s’installe rapidement parmi les laboratoires qui comptent, avec la franchise Prevnar contre les infections à pneumocoque, restée jusqu’en 2021 son plus gros blockbuster, avec plus de 5 milliards de dollars annuels de ventes. En 2014, Pfizer se diversifie avec les vaccins de Baxter, notamment contre la méningite.
En 2018, le laboratoire américain entame une collaboration avec un petit acteur allemand, BioNTech. Ensemble, ils travaillent sur un vaccin contre la grippe, un marché mondial dominé par Sanofi, choisissant la technologie à ARN message (ARNm), encore jamais utilisée commercialement. Une intuition payante au moment de développer en urgence un vaccin contre le Sars-CoV-2, deux ans plus tard. « Les collaborations sont essentielles », reconnaît la présidente de Pfizer France, rappelant qu’avec ses acquisitions le groupe s’est doté d’une « expérience de plus de cent trente ans dans les vaccins et la prévention des maladies infectieuses, tandis que BioNTech est un spécialiste de la technologie ARNm. Combiner nos compétences nous a permis d’aller beaucoup plus vite ».
En termes de temps de développement, les deux partenaires ont pulvérisé tous les records face à la pandémie de Covid-19. Le Comirnaty n’a nécessité que deux cent cinquante jours entre le démarrage du projet et sa mise sur le marché, Pfizer utilisant sa force de frappe pour accélérer les phases de développement, tout en respectant délais et exigences réglementaires. Plus de 1 milliard de dollars a été injecté en R&D, sans même attendre les aides du gouvernement américain. En parallèle, Pfizer s’est appuyé sur son solide réseau de production et sur des accords rapides de sous-traitance, tandis que sa force commerciale a sécurisé de vastes accords pour réserver des doses. Le tout a abouti à un succès fulgurant.
90 molécules en développement
Désormais, l’ARNm et les vaccins sont devenus des priorités. Le partenariat avec BioNTech s’est étoffé, avec l’ajout d’un vaccin en développement contre le zona, outre celui contre la grippe, et de nouvelles formulations du Comirnaty, comme celle ciblant le variant Omicron. Pfizer vient aussi d’engager des partenariats avec des biotechs comme Beam Therapeutics et Acuitas pour élargir l’usage de l’ARNm dans les maladies rares et l’oncologie.
À y regarder de plus près, ce succès du Comirnaty n’est peut-être que le sommet de l’iceberg. La stratégie déployée par Pfizer depuis une quinzaine d’années a non seulement profondément changé le profil du laboratoire, mais a totalement regarni son portefeuille et son pipeline de 90 molécules en développement. « D’ici à 2025, Pfizer aura mis à disposition des patients et du corps médical 25 traitements innovants, avance Henriette Dræbye Rosenquist. Ces dernières années, nous avons beaucoup collaboré avec d’autres entreprises pour capitaliser sur les expertises de chacun, afin de trouver de nouvelles molécules et de compléter notre pipeline. Pfizer en a la force et les moyens. »
Mieux, le groupe est aujourd’hui galvanisé. Lors d’une présentation aux investisseurs, début février, Albert Bourla, son PDG, assurait que le succès aux avant-postes de la lutte contre le Covid-19 avait « changé fondamentalement et pour toujours notre entreprise et notre culture. […] Nous appliquons désormais dans nos autres aires thérapeutiques le principe de développement ”à la vitesse de la lumière” mis au point durant nos travaux face au Covid-19. » De quoi, peut-être, relancer une nouvelle période hégémonique de Pfizer dans la big pharma.
Une production nettement rationalisée
Cent soixante-treize ans après sa fondation, Pfizer dispose de l’un des plus grands réseaux mondiaux de production, avec plus de 35 sites sur tous les continents, à l’exception de l’Afrique. Toutefois, au début des années 2000, le laboratoire a détenu jusqu’à une centaine d’usines. Mais le repositionnement du portefeuille et la pression des médicaments génériques ont conduit à une rationalisation drastique, avec un choix de s’appuyer sur la sous-traitance. En Europe, Pfizer possède encore 14 usines, mais recourt à plus de 50 sous-traitants. Cette stratégie a entraîné des dizaines de milliers de licenciements et la cession ou la fermeture de près des deux tiers de ses sites.
En France, en 2005, celui d’Angers (Maine-et-Loire) a été fermé et celui de Val-de-Reuil (Eure) cédé au sous-traitant Fareva. Jusqu’en 2025, Pfizer prévoit d’investir plus de 520 millions d’euros en France, mais pas question de rebâtir une usine. « Notre engagement en production en France est suffisant. Nous y avons quatre sous-traitants et pourrons trouver des capacités additionnelles si nécessaire », assure Henriette Dræbye Rosenquist, la présidente France.



