La menace de droits de douanes américains sur les médicaments importés depuis l’Europe provoque une vague d'investissements industriels des grands laboratoires européens aux Etats-Unis. En brandissant cette menace, la big pharma tient un levier considérable pour appuyer son lobby sur une régulation plus souple du prix des médicaments en Europe. En clair, elle demande à pouvoir vendre plus cher les médicaments, surtout les plus innovants.
En 2023, les exportations pharmaceutiques européennes vers les Etats-Unis avaient atteint 92 milliards d’euros contre 47 milliards d’euros d’importations depuis le sol américain. Le double, donc, mais cela reste un chiffre en valeur et non en volume. L’UE n’exporte pas deux fois plus de médicaments vers les Etats-Unis que l’inverse. Car sur l’immense marché américain, les prix des médicaments sont fixés librement et s’y écoulent à des tarifs bien plus élevés, moins pressurisés par les systèmes de remboursement en Europe. Or les prix des médicaments dans l’UE, et en particulier en France, sont considérés comme bien trop bas par les industriels, grevant compétitivité, disponibilité et souveraineté.
Les géants suisses Roche et Novartis prêts à investir des dizaines de milliards d'euros aux Etats-Unis
Pour le moment, trois géants pharmaceutiques européens ont annoncé des plans d’investissements d’envergure aux Etats-Unis. Roche va dépenser 50 milliards de dollars (près de 44 milliards d’euros) pour construire sous cinq ans deux nouvelles usines ultra-modernes, un nouveau centre de R&D, ainsi que des extensions et modernisations pour ses 13 usines américaines existantes. Novartis a dévoilé un programme de 23 milliards de dollars (plus de 20 milliards d’euros), sur cinq ans également, pour construire pas moins de 6 usines et un centre de R&D biomédical, avec en prime des extensions pour trois usines existantes. Roche a été très clair. Dans son communiqué, le groupe souligne que ce projet lui permettra «d’exporter plus de médicaments depuis les Etats-Unis que d’en importer». Novartis a précisé, pour sa part qu’il sera ainsi en mesure de «produire 100% de ses médicaments phares directement aux Etats-Unis».
Le 25 avril, lors de la présentation de ses résultats trimestriels, AstraZeneca se disait aussi pleinement engagé à investir aux Etats-Unis, en production et R&D. Le laboratoire anglo-suédois n’a toutefois pas dévoilé, à ce stade, de programme précis.
Un des points communs de ces trois groupes est de ne pas avoir leurs sièges sociaux dans un Etat membre mais en Suisse et au Royaume-Uni. Donc ils veillent bien à ne pas se mettre en porte-à-faux directement avec l’UE qui cherche des solutions face aux velléités douanières de l’administration Trump. Mais derrière ces annonces parfois fracassantes, la pression de l’industrie pharmaceutique sur l’UE pour des prix moins régulés monte en puissance en coulisses.
16,5 milliards d'euros d'investissements à risque sous trois ans dans l'UE
Le 8 avril, la Fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques (EFPIA) adressait une lettre à Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, indiquant qu’au moins 16,5 milliards d’euros d’investissements prévus dans l’UE ces trois prochaines années étaient directement menacés par le contexte actuel. Avec un risque d’être détournés ailleurs dans le monde, en particulier aux Etats-Unis. Le 11 avril, la présidente a reçu une seconde lettre, reprenant les mêmes éléments, mais un peu plus consistante car signée de 32 patrons de laboratoires pharmaceutiques. Avec parmi eux des géants comme Pfizer ou Sanofi, mais aussi de plus modestes comme les français Ipsen et Servier, qui tous demandent à l’UE de mieux valoriser les prix des médicaments et de simplifier les réglementations au lieu de les accumuler.
Le 23 avril, une tribune a aussi été publiée par le Financial Times, signée par Vas Narasimhan, PDG de Novartis, et Paul Hudson, directeur général de Sanofi. Les deux dirigeants pointent surtout le «manquement» de l’Europe en matière de «valorisation adaptée de l’innovation biopharmaceutique. Le marché pharmaceutique américain est deux fois plus important que le marché européen malgré une population considérablement plus importante en Europe. Le modèle pharmaceutique européen de produire en Europe et d’exporter aux Etats-Unis ne peut plus durer. L’Europe doit renforcer son marché intérieur».
Les deux patrons réclament une meilleure valorisation des nouveaux médicaments à travers des prix fixés de manière européenne, et non par chaque Etat membre, alignés avec les niveaux de prix américains et ajustés par des rabais en fonction du PIB par habitant de chaque Etat membre. Ils souhaitent que les plus riches pays accroissent leurs dépenses pour les nouveaux traitements pour renforcer la croissance du secteur, et que les Etats membres cessent «d’artificiellement plafonner la croissance biopharmaceutique et de réduire les prix quand de nouvelles indications sont approuvées».
Des ambitions de prix des laboratoires insoutenables pour les systèmes de santé européens
Certains chiffres plaident en faveur des laboratoires. Le prix de développement d’un nouveau médicament peut parfois atteindre jusqu’à 2,5 milliards d’euros, selon le rapport 2022 de la Fédération internationale des producteurs pharmaceutiques (IFPMA), notamment car le taux d’échec frise les 90%. Les traitements biopharmaceutiques ont aussi fait des progrès spectaculaires et promettent des avancées considérables, pour des pathologies graves, comme les cancers, et aussi des maladies rares. Novartis et Sanofi assurent aussi que plus de 30% des nouveaux médicaments approuvés aux Etats-Unis – et parfois produits en Europe – ne sont pas encore approuvés sur le territoire européen deux ans plus tard. Ce qui pose un vrai problème d’accès à des traitements qui peuvent changer la donne pour les malades.
Le problème réside avant tout dans la valorisation de ces avancées thérapeutiques. Les prix européens ne sont pas à la hauteur des ambitions de retour sur investissement ni de rentabilité des laboratoires, car les prix requis des nouveaux traitements ne sont pas soutenables pour les systèmes actuels de santé en Europe, déjà exsangues. Le secteur et l’UE vont ainsi devoir trouver un terrain d’entente assez rapidement. Si l’innovation pharmaceutique n’a pas de préférence continentale, son financement a déjà été largement délocalisé aux Etats-Unis où prime le principe «big risk/big money» (plus c’est risqué, plus les financements sont importants). Les médicaments innovants finissent ainsi davantage leur développement outre-Atlantique aujourd’hui. Le risque, demain, c’est que leur production déserte aussi l’Europe.



