Le marché du pétrole plus que jamais sous tension après la réunion de l'Opep

Alliés de la Russie au sein de l’Opep +, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis n'ont pas cédé aux pressions des Occidentaux pour augmenter massivement leur production de pétrole. Ils poursuivent leur stratégie des petits pas, avec une hausse prévue de 432 000 barils par jour en mai.

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Le gisement pétrolier de Khurais en Arabie saoudite exploité par Saudi Aramco.
L'Arabie saoudite traine des pieds pour augmenter sa production de pétrole.

Jusqu’où l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont-ils prêts à laisser filer les prix du pétrole ? Washington et les Européens mettent la pression pour que l’Opep remette plus rapidement des volumes de production sur le marché, afin de faire baisser les cours. Lors de la réunion mensuelle des membres du cartel et de ses dix alliés menés par la Russie, ce jeudi 31 mars, les pays exportateurs d’or noir n'ont rien cédé.

A l'issue d'une réunion expédiée en quelques minutes, les vingt-trois membres de l'Opep + ont annoncé une réduction de leurs quotas de production de 432 000 barils supplémentaires pour le mois de mai. L’Opep+ ne change rien à son programme de hausse progressive défini depuis l’été, même si en raison d'un « ajustement technique», la quantité remise sur le marché est légèrement supérieure aux 400 000 barils des mois précédent. Il devrait rajouter 400 000 barils supplémentaires par mois. La décision est largement conforme à ce qu'attendaient les analystes avant la réunion. « Lors de la COP 26, les pays producteurs n’étaient pas bienvenus. Nous serions maintenant à nouveau des super-héros. Cela ne marche pas comme cela !», a taclé le ministre de l’énergie émirati Suhail al-Mazrouei, lors d’une conférence à Dubaï, quelques jours auparavant. 

« L’Opep ne veut pas faire de la politique », pointe Alexandre Andlauer, analyste pétrole chez Kpler. Le cartel n’entend pas mettre fin à son alliance avec la Russie, scellée depuis 2016. L’entente n’est pas sans accrocs. Au printemps 2020, la Russie et l’Arabie saoudite s’étaient livrés une guerre des prix acharnée. Mais ensemble, les pays exportateurs pèsent plus de la moitié de la production mondiale de pétrole brut. Cela leur a permis de stabiliser le cours du baril et de faire grimper les prix depuis la fin de la pandémie. S’y ajoute une raison plus profonde. « Aucun pays exportateur n’a envie demain de se retrouver dans la situation de la Russie. Se faire dicter leur politique internationale par leurs clients est inconcevable », résume Nicolas Mazzuchi, chercheur à la fondation pour la recherche stratégique. Mais l’Opep reste malgré tout attentif à l’évolution de la situation.

Pas intérêt à une flambée des cours jusqu'à 200 dollars

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Après avoir atteint près de 130 dollars le baril, le 8 mars, les signaux positifs de négociations entre l’Ukraine et la Russie ont fait atterrir les cours du pétrole autour de 110 dollars le baril pour le Brent. La volatilité des cours n’arrange pas les affaires du cartel, qui préfère avant tout la stabilité des prix, bonne garante de ses affaires. L’Arabie saoudite en profite à plein. Sa compagnie nationale Aramco a dégagé des profits record de 110 milliards de dollars en 2021. « Il y a une ligne rouge à ne pas franchir pour l’Opep. Un baril trop élevé ne ferait qu’accélérer de façon brutale la transition énergétique des pays consommateurs. A court terme, il précipiterait une crise économique avec le risque de faire chuter violemment les prix du baril », relève encore Nicolas Mazzucchi, pour qui « entre 100 à 120 dollars les prix sont encore supportables pour les pays consommateurs à moyen terme ».

L’Opep n’a pas forcément intérêt à laisser s’envoler les cours au-dessus de 150 voire 200 dollars, qui pourraient représenter un choc économique similaire au choc pétrolier de 1973, selon Goldman Sachs. Mais ses marges de manœuvre ne sont pas illimitées. Avant la crise en Ukraine, le marché du pétrole était déjà sous tension, avec des stocks mondiaux en forte baisse. Hormis l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui disposent de capacités de relance de leur production, les membres du cartel peinent déjà à atteindre leurs quotas de production. Le sous-investissement pendant la pandémie dans les puits de forage a réduit leurs capacités à rouvrir les vannes.

Compenser la perte de production russe 

L’embargo américain sur les importations de pétrole russe et le choix d’une grande partie des entreprises européennes, par crainte de sanctions ou sous pression de l'opinion publique à l'image de TotalEnergies, de se détourner de la production de Moscou complique encore la donne, en réduisant les exportations du troisième producteur mondial qui pèse 14 % de l’offre mondial d’or noir. « Depuis dix jours, les exportations ont chuté de 800 000 barils vers l’Europe », pointe Alexandre Andlauer, qui suit les flux d’exportation du pétrole. L’Agence internationale de l’énergie table sur une perte de 3 millions de barils russe en avril. La Russie parvient à écouler ses barils de pétrole de l’Oural avec une décote de près de 30 dollars de moins que le Brent. L’Inde en a ainsi absorbé une partie, passant de 30 000 barils par jour d’importations de pétrole brut russe à 300 000 barils. Mais les oléoducs et les infrastructures pétrolières ne permettent pas à la Russie de dérouter toute sa production vers d’autres pays acheteurs.

En-dehors de l’Opep, les options pour prendre le relais de la production russe sont restreintes aussi. L’administration Biden encourage les producteurs américains à relancer leur production le plus vite possible, mais le manque de main d’œuvre disponible et la recherche de rentabilité financière des opérateurs freinent la reprise de la production, qui devrait atteindre 12,5 millions de barils par jour à la fin de l’année selon l’administration américaine de l’énergie, moins qu’avant la pandémie. Le niveau de prix élevé devrait soutenir le retour de la production offshore profonde du Brésil. Mais « Petrobras n’a plus la même capacité opérationnelle que dans les années 2010 », pointe Nicolas Mazzuchi.

Une baisse de la demande trop limitée 

Pour augmenter l’offre disponible, les Etats-Unis pourraient à nouveau puiser dans leurs stocks stratégiques. A défaut de plus de production, « il faudra que les prix montent suffisamment pour faire reculer la demande, au moins jusqu’à 150 dollars », pointe Alexander Andlauer. L’Agence internationale de l’énergie a réduit ses prévisions de demande mondiale du pétrole de 1,3 million de barils par jour en moins d’ici la fin de l’année, du fait des incertitudes économiques et du coup de frein sur la reprise mondiale. La résurgence du Covid-19 en Chine, avec le quasi-confinement de Shanghai et Shenzhen pourrait aussi faire baisser les besoins de 200 000 barils par jour, selon le cabinet Rystad.

Avec une difficulté : les subventions publiques mises en place par les gouvernements européens pour soutenir le prix à la pompe, à l’inverse, retardent la baisse de la consommation finale. La mesure pourrait in fine pousser encore un peu plus les prix vers le haut.

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