Enquête

Au sud de Lyon, la Vallée de la chimie se heurte à l’héritage des PFAS

Arkema et Daikin, suspectés d’être à l’origine d’une pollution aux PFAS au sud de Lyon, font depuis l’été l’objet d’une expertise judiciaire.

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APF NE PAS REUTILISER manif anti-PFAS
Une manifestation contre l’extension de l’usine Daikin de Pierre-Bénite, émettrice de PFAS, s’est tenue à Lyon le 30 septembre.

Même les opposants en conviennent, les rejets et la pollution aux per- et polyfluoroalkylés (PFAS) diminuent dans la Vallée de la chimie, au sud de Lyon (Rhône). Mais la tension y est à son comble, parce que la pollution historique, elle, ne s’élimine pas. En janvier 2024, des analyses de l’Agence régionale de santé en ont révélé l’ampleur dans les champs de captage d’eau potable. «Il faut que l’on sorte de cette culture du doute. Il ne peut pas y avoir des usines à côté des habitants si la confiance n’existe pas», commente Anne Grosperrin, la vice-présidente (Les Écologistes) de la métropole, chargée de l’eau et de l’assainissement.

Selon des analyses effectuées en septembre par Radio France à Saint-Symphorien-d’Ozon, la teneur en PFAS de l’eau du robinet de la commune est inférieure aux normes requises. Mais elle ne le sera plus en 2026, quand les standards européens ­s’appliqueront.

En août, le tribunal judiciaire de Lyon a nommé un collège de trois experts indépendants pour enquêter sur l’origine de ces polluants éternels. Le juge accède à la demande de la métropole de Lyon, de la régie Eau publique du Grand Lyon et du Syndicat mixte d’eau potable Rhône-Sud, qui souhaitent établir les responsabilités d’Arkema et de Daikin, installés à Pierre-Bénite, à une dizaine de kilomètres au sud de Lyon, dans ces pollutions. «Une étude de 2012 a démontré une contamination par trois PFAS, dont les profils n’ont été retrouvés qu’en aval de Pierre-Bénite. Ces profils sont un peu la signature, la carte de visite de la plateforme chimique, puisqu’ils renvoient à l’historique et à la nature de ses rejets», a plaidé Quentin Untermaier, l’un des avocats des demandeurs, lors de l’audience en mars.

Un jugement «historique»

Les experts devront établir si cette "signature" est bien celle d’Arkema et de Daikin, producteurs de PFAS, ou si elle implique d’autres industriels de la zone, comme Domo Chemicals et Kem One. Arkema tente de jouer cette carte : «Trente sites identifiés comme utilisateurs de PFAS sont dans le périmètre autour de Pierre-Bénite », a défendu l’avocate d’Arkema. Mais les relevés de la Direction régionale de l’environnement ont écarté cette probabilité. «Nous n’utilisons pas de PFAS dans nos productions», confirme à L’Usine Nouvelle Yves Bonte, le PDG du belge Domo Chemicals, qui fabrique à Saint-Fons des compounds (ou composites) en polyamide pour la plasturgie, à destination, notamment, des équipementiers auto.

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Sans attendre les résultats de l’expertise, prévus fin 2025, Bruno Bernard, le président (Les Écologistes) de la métropole de Lyon, a qualifié ce jugement d’«historique». Il espère que la responsabilité des deux industriels sera établie. Une telle décision, qui serait une première, pourrait ouvrir la voie à d’autres actions en justice à l’encontre d’industriels rejetant des polluants dits éternels. Le président de la métropole espère aussi pouvoir appliquer le principe du pollueur payeur.

La présence de PFAS engendre des dépenses importantes pour la collectivité. L’installation de filtres à charbon actif pour les captages, notamment celui de Ternay, au sud de Lyon, a coûté 6 millions d’euros. «Comme il faudra les changer régulièrement, le coût de fonctionnement va grimper de 600000 euros par an», précise Anne Grosperrin, qui estime que «la conformité de l’eau potable sera atteinte à la fin 2025».

À cela s’ajoutent les frais engagés pour compenser la moindre production des sites de captage contaminés, alors que l’alimentation en eau potable d’environ 60000 habitants est en jeu. Un champ de captage du nord de Lyon, celui de Crépieux Charmy, doit être raccordé à Saint-Genis-Laval, au sud, après un franchissement du Rhône. «L’an passé, nous évoquions un budget de travaux de 11 millions d’euros. L’enveloppe est déjà autour de 21 millions», calcule l’élue écologiste. Anne Grosperrin ausculte d’ailleurs avec attention les réflexions de l’Union européenne sur le renforcement des normes. Si elles deviennent plus sévères, peut-être faudra-t-il ajouter d’autres systèmes de traitement et prévoir quelques millions d’euros supplémentaires. Du côté de Daikin et d’Arkema, qui ont réduit leurs rejets, on plaide la bonne foi. Les deux chimistes ont récemment obtenu des autorisations d’extension de leurs sites, en échange d’un plan de baisse de leurs émissions.

Inquiétude sur le prix de l’eau

Les riverains ne comprennent pas que l’État n’exige pas zéro émission. La pression est telle que Daikin, qui a déjà construit une extension pour un atelier de précompound, a dû l’arrêter après quelques mois de fonctionnement. En juin, la justice administrative a donné raison aux opposants. Elle a suspendu l’arrêté préfectoral et demandé une nouvelle autorisation d’exploitation au lieu d’une simple autorisation d’extension. La préfecture a donc relancé une consultation l’été dernier. Elle s’est achevée fin septembre par une manifestation des anti-PFAS. «L’arrêté préfectoral prescrivait déjà des seuils d’émission plus faibles que ceux exigés par la réglementation», défend Gaël Marseille, le président de Daikin Chemical France, qui a fait installer un traitement de l’air pour en éliminer l’hexafluoropropène, un gaz utilisé dans ses process.

La métropole de Lyon et les syndicats des eaux veulent bien sûr présenter la facture aux industriels si leur responsabilité est avérée. En 2023, la métropole a repris en régie publique la gestion de l’eau autrefois dévolue à Veolia. Derrière ce geste politique de la majorité écologiste, il y a la promesse de contenir le prix de l’eau. Qui risque de ­grimper. 

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