Le retour à la normale semble bien lointain dans le secteur automobile. Si les pénuries de semi-conducteurs pourraient se calmer en 2022, les experts alertent déjà sur d’autres tensions sur les chaînes d’approvisionnement. Les petits fournisseurs ont le plus à perdre dans cette crise des matières premières. Sans compter les augmentations de prix pour les consommateurs.
«Les pénuries sont plus graves que les augmentations de prix», met en garde Elisabeth Waelbroeck-Rocha, responsable du service économie internationale au sein du cabinet IHS Markit Automotive. «Les entreprises s’étaient habituées à subir des hausses de prix et à essayer de les répercuter sur le client final. Mais la crise des semi-conducteurs a complètement perturbé les chaînes de production et en 2022 nous nous attendons à d’autres pénuries», poursuit l’experte qui s’exprimait lors d’une table-ronde organisée par la Plateforme automobile (PFA) mardi 9 novembre.
«Nous découvrons les problèmes petit à petit»
Quels matériaux sont concernés ? Plusieurs groupes d’industriels européens ont donné l’alerte sur le magnésium. L’Union européenne dépend à 95% de la Chine pour ce minerai indispensable aux équipementiers automobiles. «Le magnésium sert à produire l’aluminium. S’il n’y a pas d’aluminium, il n’y a pas de voiture», résumait Jacques Aschenbroich, PDG de Valeo, aux Assises de l’industrie. «Nous commençons à entendre parler de l’ammoniaque», ajoute Marc Mortureux, directeur général de la PFA. L’ammoniaque rentre dans la composition de l’AdBlue, une solution liquide injectée aux systèmes d’épuration des gaz d’échappement dans les véhicules diesel récents. «Pour tenir les normes, il faut de l’AdBlue. D’ailleurs, les véhicules ne peuvent pas rouler s’il n’y a plus d’AdBlue», souligne Marc Mortureux.
Autre sujet de préoccupation : l’acier électrique présent dans les batteries automobiles. Selon Elisabeth Waelbroeck-Rocha, les producteurs de batteries seront livrés en 2022. «En revanche, cela entraînera des ruptures d’approvisionnement pour les biens de consommation», prévient l’experte.
Au-delà de ces trois exemples, la liste des matières premières en tension pourrait s’allonger. «Nous découvrons les problèmes petit à petit. La Chine est vraiment au coeur des problèmes», analyse Elisabeth Waelbroeck-Rocha. Dans le pays, les industriels électro-intensifs tels que les sidérurgistes fonctionnent au ralenti à cause de l’augmentation des prix de l’énergie et des contraintes environnementales fixées par le gouvernement.
Risques de défaillances
Une fois de plus, les experts s’inquiètent du manque de coordination dans la filière automobile française. «Ne sous-estimons pas les risques de défaillances dans la filière», insiste Denis Schemoul, analyste chez IHS Markit Automotive. En privilégiant des véhicules à forte valeur ajoutée, les constructeurs automobiles ont limité leurs pertes financières. Mais les équipementiers souffrent des pertes de production. «Un lien de confiance est brisé entre les constructeurs automobiles et leurs fournisseurs. Les constructeurs arrivent à s’en sortir alors que les fournisseurs restent sur une industrie de volume», pointe Denis Schemoul. «Il va falloir que les plus gros équipementiers s’occupent des plus petits. Il va y avoir beaucoup de consolidation», anticipe de son côté Thomas Besson de la société financière Kepler Cheuvreux.
Elisabeth Waelbroeck-Rocha dénonce un manque de planification dans les filières industrielles européennes. «Personne n’a fait une analyse de chaîne de valeur pour comprendre quels seraient les besoins futurs en cuivre, en cobalt, en lithium… On s’avance avec des objectifs qui n’ont pas fait l’objet de quantifications pour vérifier que l'approvisionnement serait sécurisé», reproche l’économiste.
L’inflation atteint le client final
Pour les consommateurs, la crise des matières premières se traduit déjà par une augmentation des prix. Aux États-Unis, le prix moyen d’une voiture a gonflé à 44 000 dollars, soit près de 38 000 euros. «En 16 ans, c’est plus de 15 000 dollars [13 000 euros] d’augmentation», chiffre Thomas Besson. En Europe, l’expert estime l’augmentation du prix moyen à 5% depuis le début de l’année 2021.
Le problème de l'inflation vaut d’autant plus pour les véhicules électriques qui intègrent davantage de matières premières. «Comme nous l’avons vu sur beaucoup d’autres produits de consommation courante, les gens risquent de se tourner vers des véhicules moins chers fabriqués en Asie», redoute Marc Mortureux.



