Dans un parc d’attraction, ce serait une montagne russe de rêve. Après une montée fulgurante suivie d’un plateau en 2022, les prix du lithium de qualité ont atteint un sommet en début d’année 2023, dépassant les 80 dollars le kilogramme en Chine ! Contre les attentes de l’industrie, en majorité convaincue – comme l’a relaté un peu vite L’Usine Nouvelle – que la fin des subventions au véhicule électrique en Chine n’allait entraîner qu’une baisse temporaire et d’importance moyenne, le prix auquel s’est négocié le métal blanc en 2023 n’a quasiment cessé de chuter. A peine quelques soubresauts, du type de ceux qui ravissent les traders sur les marchés comme les amateurs de sensations fortes dans les grands huit, sont venus casser la monotonie de l’effondrement des cours, qui ont perdu 82% dans l’année pour atteindre moins de 14 000 dollars la tonne mi-décembre, selon le cabinet spécialisé CRU.
Montée en puissance de la Chine et du Zimbabwe
Que s’est-il passé ? «Des investissements importants ont eu lieu dans des zones où on ne les attendait pas ce niveau, narre Martin Jackson, analyste en chef chargé du lithium au sein de CRU. Il y a eu une forte augmentation de production à base de lépidolite en Chine – un minerai qui n'est pas classique de l’industrie du lithium, normalement produit à partir de roches spodumènes en Australie et de saumures en Amérique Latine –, qui se rapproche des 100 000 tonnes de lithium carbonate équivalent [LCE, un indicateur utilisé par l’industrie pour comparer les quantités de lithium produite à partir de leur capacité à fournir le marché des batteries]. L’autre source surprenante a été le Zimbabwe. L’impact est un peu moins significatif, mais l'offre de ce pays a crû significativement cette année et continuera de le faire.»
CRU L’extraction a aussi augmenté au Canada, au Brésil et en Australie. Un dynamisme du côté de l’activité minière qui s’est ajouté à la déprime plus profonde que prévu de l’économie chinoise, de loin le premier marché du monde pour le véhicule électrique. Selon CRU, la demande de lithium a atteint 960 000 tonnes de LCE cette année, en hausse de 24%. Alors que l’offre augmentait de 39%, les lois du marché ont fait baisser les cours, au point qu’un kilo de carbonate de lithium s’est vendu en moyenne 37 dollars (autour de 34 euros) cette année.
Le lithium reste très convoité
L’intérêt pour le métal blanc, devenu le troisième le plus recherché dans le monde derrière l’or et le cuivre, ne s’est pas pour autant tari. Partout dans le monde, une multitude d’acteurs miniers ont continué de porter des projets d’exploration et d’extraction. A l'instar des Etats-Unis, chaque pays convoite la place de nouvel eldorado du lithium. En France, le projet de mine d'Imerys, dans l’Allier, a été présenté à la Commission nationale du débat public (CNDP). Eramet, qui doit ouvrir son usine d’extraction directe de lithium aux-côtés du chinois Tsingshan en Argentine dans les prochains mois, a aussi dévoilé son plan d’extraction de lithium dans les saumures géothermales d’Alsace et inauguré un pilote aux-côtés d’Electricité de Strasbourg. Sur le même créneau, la start-up Lithium de France (une filiale du groupe Arverne) a levé 44 millions d’euros en mars pour débuter ses premiers forages.

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Cette ruée sur les mines entraîne aussi des oppositions, dans l’Hexagone comme ailleurs. De manière notable, deux projets de mines au Portugal – du britannique Savannah Resources et de la société portugaise Lusorecursos – ont été validés par l’autorité environnementale cette année, mais sont éclaboussés par le scandale de corruption qui a poussé le Premier ministre portugais à la démission en novembre.
«L’activité du côté des fusions et acquisitions a aussi été importante», souligne Martin Jackson, en décrivant la véritable bataille des opérateurs miniers pour sécuriser des réserves notamment en Australie. Mardi 19 décembre, les actionnaires de la société australienne Allkem et du groupe américain Livent ont validé leur projet de fusion pour créer un géant du lithium. Le même jour, le géant chilien SQM et la société Hancock (l’entreprise de la milliardaire australienne Gina Reinhard) ont annoncé faire une offre conjointe à 1,1 milliard de dollars pour la société Azure Minerals, qui développe un projet dans le Pilbara, en Australie-Occidentale. Une opération attendue, alors que la même Gina Reinhard avait fait dérailler, en début d’année, la proposition de n°1 mondial du lithium, l’américain Albemarle, de racheter la firme minière australienne Liontown Resources pour à peu près 4,2 milliards de dollars américains. En Australie toujours, l’entreprise Mineral Resources s'est offert la mine de Bald Hill auprès d’Alita Resources, qui avait fait faillite lors du précédent effondrement du marché en 2019… Et SQM, encore lui, a décidé de sa rapprocher de son compatriote Codelco pour produire davantage...
Inquiétude sur la rentabilité des projets
Paradoxalement, 2023 peut donc s’interpréter comme l’année de l’entrée du lithium dans la cour des grands métaux. Des marchés de commodité habitués des prix cycliques, qui fluctuent au rythme de l’économie mondiale et des successions de phases d’emballement et de déception de la finance. Cette année, «l’un des facteurs de la déprime du marché est la construction de stocks : l’accumulation de matière première a poussé les constructeurs à arrêter les commandes pour diminuer leurs propres réserves», explique Martin Jackson, de CRU. Une dynamique encore en cours, portée par la baisse anticipée de la croissance du marché des batteries en 2024 et 2025, et qui pousse certains grands producteurs, comme le chilien SQM ou l’australien Greenbush, à emmagasiner leur production.
«L’abondance de l’offre a entraîné une chute rapide des prix, mais que cette offre abondante provient en partie d’une production “marginale” [dont les coûts de production sont plus élevés]. Quand les prix passent sous les 15 dollars le kilo, le risque est que ces acteurs réduisent leur production et que l’offre ne soit plus excédentaire», décrit Martin Jackson. Une situation qui rend difficile les pronostics. L'analyste prévoit un cours moyen de 15 dollars la tonne, mais avec un niveau d'incertitude important. A moyen-terme, plusieurs grands projets doivent commencer à produire en 2024 et 2025 et devraient limiter toute hausse trop importante des prix. La déprime des cours pourrait tout de même compliquer le lancement de nouveaux projets. «Avec un peu de chance les investisseurs regarderont l’histoire à long-terme. D’ici 2028-2030, la demande ne devrait pas écornée. Nous anticipons une croissance solide d'environ 15% par an», dévoile l’analyste de CRU. Reste à voir si cet avertissement suffira à stimuler les appétits, et à éviter de plonger le marché dans un nouveau cycle de montagnes russes.



