Chronique

"Apprendre en marchant", ou comment la brasserie francilienne Deck & Donohue a géré sa forte croissance

A Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne), la brasserie Deck & Donohue a produit 4500 hectolitres de bière l’an dernier, contre 130 hl en 2014. Une croissance soutenue par le renouveau du marché… mais qui ne s’est pas réalisée sans accrocs. Drinks stories, la chronique de Franck Stassi.

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Deck & Donohue - Fermenteur
La brasserie artisanale a investi dans des outils de grande capacité.

Depuis novembre 2019, les bières de Deck & Donohue sont disponibles partout en France chez Monoprix. L’enseigne a pris contact pour implanter certaines références plus de 200 points de vente. En volumes, ce nouveau contrat a permis de compenser en partie la baisse d’activité du segment cafés-hôtels-restaurants (CHR) en 2020 en raison des mesures de lutte contre la pandémie de Covid-19, tandis que de nouveaux bars ont, sur une période restreinte, embarqué la marque dans leur offre. Résultat : un chiffre d’affaires de 1,6 million d’euros, stable par rapport à 2019, dans un contexte difficile. L’entreprise, qui compte 12 personnes, a produit 4500 hectolitres, comme l’année précédente. Alors qu’elle réalisait 130 hl en 2014, au démarrage de la production, avec les deux associés comme seule main d'œuvre.

Cette gestion de l’hyper-croissance est au cœur de l’histoire de Deck & Donohue, dont les locaux se trouvent depuis la fin 2016 dans une zone industrielle de Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne), sur 1200 mètres carrés, un cadre plus adapté que l’atelier de Montreuil (Seine-Saint-Denis) où l’aventure a débuté. En 2002, Thomas Deck, alors étudiant, rencontre Mike Donohue sur un campus aux Etats-Unis. Les deux hommes brassent leur première bière aux Etats-Unis en 2005. Entre temps, Mike travaille dans plusieurs brasseries, tandis que Thomas Deck, diplômé d’HEC, rejoint un fonds d’investissement. En 2013, ils créent Deck & Donohue, dont les premières bières sortent en mars 2014 dans un local de 90 mètres carrés. La capacité maximale du site, 400 hl, a été atteinte dès la deuxième année. Une première embauche a eu lieu en 2015 en brassage, puis une deuxième personne en livraison et en commercial.

Un marché en plein essor jusqu'au Covid

“Le marché de la bière artisanale a évolué bien plus rapidement qu’on ne le pensait. En 2014, l’IPA était un style très peu connu en France ; aujourd’hui, il est présent dans n’importe quel supermarché. En 2014-2015, des caves et bars spécialisés nous ont porté. Assez vite, des bars plus généralistes ont décidé d’avoir un bec avec de la bière artisanale, la grande distribution s’y est mise… Les marques rachetées par de grands groupes, comme Lagunitas chez Heineken et Camden chez AB InBev, ont dynamisé le marché et aidé à faire comprendre qu’il y avait d’autres marques et d’autres styles”, constate Thomas Deck, dont les bières sont aussi présentes au bar du Crillon à Paris.

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Fin 2016, Deck & Donohue ouvre donc un deuxième site de production à Bonneuil-sur-Marne, avant d’y basculer totalement l’année suivante. A Montreuil, l’embouteillage s’effectuait manuellement. A Bonneuil, jusqu’à 3 000 bouteilles par heure peuvent être remplies. La salle de brassage permet de réaliser 35 hl par brassin, plusieurs fois par jour. “Nous pouvons aller jusqu’à 100 hl par jour en haute saison. On arrive aujourd’hui à faire en un jour ce que nous avons fait la première année d’existence de la brasserie”. Les machines de brassage et d’embouteillage ont été dimensionnées pour une capacité maximum de 20 000 hl. Pour amortir l’outil, d’autres brasseries peuvent utiliser le matériel (5% de l’activité). Entre 1,5 et 2 millions d’euros avaient été investis en crédit-bail et en prêts classiques en 2016.

Une entreprise à mission

Cette croissance à grande vitesse ne s’est pas déroulée sans embûches. En 2018, le cofondateur Mike Donohue a décidé de quitter l’entreprise. Cette même année, l’effectif atteignait 10 personnes. “Nous n’étions pas expérimentés. Cela a engendré certains problèmes, et nous avons dû baisser nos effectifs en 2019 à 6 personnes, avant de réembaucher fin 2019 et début 2020 pour arriver à 12 personnes aujourd’hui. Nous avions commis des erreurs de recrutement. Nous avons beaucoup appris en marchant. En devenant une entreprise à mission, nous pouvons expliquer ce que l’on cherche à faire, et fidéliser les salariés”, explique Thomas Deck.

A l’automne 2020, Deck & Donohue est effectivement devenue une entreprise à mission, conformément à la possibilité offerte par la loi Pacte. “Nous existons pour créer des expériences gustatives inspirantes : porteuses de sens et créatrices de liens”, tel est l’objectif poursuivi par la brasserie. “Nous devions clarifier ce à quoi nous voulions servir. De plus en plus d’entreprises revendiquent un ancrage local. Nous faisons des démarches pour utiliser les ingrédients les plus locaux possibles. 95% de nos bières ont été livrées à moins de 30 km de chez nous. Nous voulons aussi mettre la bière dans des établissements qui prennent soin du goût”, précise le chef d'entreprise.

L’usine fonctionne avec de l’énergie renouvelable. Malgré la saisonnalité de la production, les recrutements ne s’effectuent qu’en CDI. Le salaire minimal est fixé 30% au-dessus du Smic. Un quota de 150 euros par mois est alloué aux salariés pour aller découvrir les bars et les restaurants clients. “Nos gens doivent nous découvrir par le goût de nos bières, puis, en creusant, s’intéresser à notre éthique. Mon nom est sur l’étiquette”, rappelle Thomas Deck. De nouvelles bières sont en projet. Pour s’y atteler, l’équipe n’attend que la réouverture des bars.

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