C'est un petit édifice fortifié, comme il en existe près de 200 dans le monde, érigé au XIXe siècle par la couronne britannique dans son empire. Cette tour Martello, dévorée par la végétation, est celle de Ringaskiddy, dans le sud de l’Irlande. Connu des riverains qui en dévoilent volontiers la localisation autour d’une pinte de Guinness, ce discret promontoire offre un joli panorama de la baie de Cork, deuxième ville du pays après Dublin. À l’ouest, c’est l’Irlande telle qu’on l’imagine, entre collines vertes et vallées scintillantes. De ce paysage de carte postale émerge une dizaine d’usines, toutes du secteur pharmaceutique.
Pfizer, Janssen, Thermo Fisher Scientific, Sterling Pharma ou encore Recordati. Des sites souvent équipés d’une éolienne pour leurs besoins en énergie. À chaque changement d’équipes, le trafic routier s’engorge. Et Ringaskiddy n’est pas un cas isolé : autour de Cork se déploient d’autres parcs industriels, trustés par le secteur pharmaceutique. Ce comté constitue le berceau historique de cette industrie en terre irlandaise. C’est ici que les big pharma américaines ont posé, à la fin des années 1950, les premières pierres d’un véritable empire de production de médicaments.
Partie de presque rien, l’industrie pharmaceutique irlandaise a connu en soixante-dix ans une gigantesque expansion, offrant au pays le statut de troisième exportateur mondial de médicaments. Lequel est devenu une tête de pont européenne pour de nombreux acteurs. En 2023, sur plus d’une centaine d’usines, seules deux appartiennent à des laboratoires locaux… Avec 80 milliards d’euros d’exportations de médicaments en 2022 (38 % des exportations totales), l’Irlande se place, en valeur, derrière l’Allemagne et la Suisse, mais devant les États-Unis. C’est plus du double de la France… Le pays trône en leader européen du solde commercial sur ce secteur avec 52,8 milliards d’euros, loin devant l’Allemagne (32,9 milliards) et la France (2,8 milliards).
3 milliards de comprimés par an dans l’usine Servier
La pharmacie irlandaise était encore loin de ces records quand Servier a fait le pari de s’y installer. À Arklow, à proximité de jolies plages au sud de Dublin, s’étend son site de 24 hectares, opérationnel depuis 1989. L’usine, formée de grands bâtiments aux toitures d’ardoises et aux murs crème, ressemble à s’y méprendre à un ensemble d’habitations. Mais derrière les fenêtres en trompe-l’œil tournent de multiples lignes de production et de conditionnement, pour des médicaments contre l’hypertension, le diabète et les maladies veineuses, avec des flux de 3 milliards de comprimés par an.
Come SITTLER Servier produit 180 millions de boîtes de médicaments par an à Arklow, dans son usine de 500 salariés, aux fenêtres en trompe-l’œil.
« Ce site de 500 salariés a été construit par besoin capacitaire et pour sécuriser notre réseau industriel, car à l’époque nous ne produisions qu’en France et en Espagne », décrit Augustin Blanc, le directeur de l’implantation, devenu cet été directeur industriel à Gidy (Loiret). L’industriel s’est très tôt rué dans ce qui était alors un « embryon d’écosystème ». En vingt-cinq ans, Servier a investi plus de 200 millions d’euros à Arklow. Pour tous les projets, Augustin Blanc loue l’Agence de développement industriel (IDA), qui « nous accompagne depuis trente ans et simplifie le parcours administratif avec toutes les autorités. C’est Business France, mais avec une force de frappe décuplée ».
À Dublin, dans les salons feutrés de l’ambassade de France – avec vue sur le verdoyant parc de Merrion Square –, Vincent Guérend, l’ambassadeur, relate la « formidable émancipation » de cet ancien « petit pays pauvre et périphérique de l’Europe ». Une dynamique apparue après son adhésion à l’Union européenne, en 1972, qui lui a permis de se positionner comme porte d’entrée sur l’Europe auprès des investisseurs étrangers. Profondément agricole autrefois, l’Irlande a misé sur les services et l’industrie pour son développement et a fortement investi dans l’éducation. « Nous n’avons pas vraiment de ressources naturelles ici, les Irlandais sont notre véritable ressource », a commenté Mairéad McCaul, la directrice générale de MSD Irlande, lors de l’inauguration, fin juin, d’un complexe biotechnologique à Dublin. En parallèle des efforts pour former la population, attirer les investisseurs étrangers pour créer des activités sur le sol irlandais a été prioritaire.
Dublin, cité cosmopolite
C’est l’IDA, fondée en 1949, qui a servi de bras armé gouvernemental pour l’attractivité. «Avant d’intégrer l’Union européenne, notre économie était low cost et nous avions des ressources humaines, se souvient Rory Mullen, le directeur biopharma de l’Agence. Notre développement part de là, avec une industrie minime, mais une politique compétitive et agressive en termes d’imposition sur les sociétés. Nous n’avons jamais été intéressés par la création de taxes, mais par celle d’emplois.» Le taux d’impôt sur les sociétés a su séduire, à seulement 10 % lors de l’entrée de l’Irlande dans l’Union, puis rehaussé au minimum européen de 12,5 %, et en négociation actuelle à 15 % sous la pression de l’OCDE. L’IDA dispose d’un portefeuille gigantesque de parcs industriels à travers le pays, avec des utilités (eau, gaz, électricité…) prêtes à être raccordées, et des bureaux dans toutes les grandes capitales.
Des avenues aux rues rythmées par des pubs, Dublin est gorgé d’histoire. Ouverte sur la mer, la ville est le plus grand port du pays. Quelque 300 000 emplois, sur 2,6 millions dans le pays, résultent directement des investissements étrangers, en faisant une cité cosmopolite, où s’est concentré le développement des services financiers et de la tech. Microsoft s’est implanté dès 1985, Google en 2003, Facebook en 2008. Ils ont embauché des milliers de salariés, de près de 70 nationalités différentes. Mais la plus grande réussite reste la pharmacie. Dans les couloirs de l’ambassade de France, un conseiller compare cette industrie à une « cash machine ». À l’IDA, on parle de « joyau du pays ».
Désormais, la périphérie de Dublin, qui accueille des dizaines d’usines de médicaments réparties dans différents parcs industriels, a supplanté Cork pour la production pharmaceutique. Elle est dominée par les acteurs américains. Tous secteurs confondus, 70 % des investissements et des emplois directs étrangers en Irlande proviennent d’ailleurs des États-Unis. La langue commune et l’ascendance irlandaise de plus de 31 millions d’Américains ont été des facteurs évidents d’implantation. Pfizer, MSD, Amgen et BMS y disposent d’usines majeures, à moins de trente minutes de voiture du centre-ville. D’autres laboratoires étrangers phares, comme le japonais Takeda et l’israélien Teva, sont aussi présents.
Flot continu d’investissements
Dans la banlieue nord-ouest de Dublin, au sein du parc industriel de Blanchardstown, bordé de pelouses généreuses où l’on peut croiser des lapins, le français Ipsen a démarré des opérations en 1989. Il a depuis nettement étendu ses activités. Tim Shanahan, le directeur général de ce site de 190 salariés, évoque « 140 millions d’euros investis lors des quinze dernières années. Jusqu’en 2012, nos unités étaient limitées à de petites capacités, mais nous les avons renforcées, automatisées et digitalisées ». La dernière ligne a démarré en 2022. Derrière les parois en verre, des réacteurs produisent via des procédés digitalisés des principes actifs injectables pour deux médicaments oncologiques. D’autres investissements capacitaires, de digitalisation et de réduction d’empreinte carbone sont en cours.
Sanofi a fait le choix de ne pas s’implanter directement. Le géant français a hérité d’une usine à Waterford, la plus vieille ville d’Irlande, au sud-est, en reprenant Genzyme en 2011. Cette biotech américaine s’était elle-même installée en 2001 dans les locaux d’une ancienne usine de lunettes de soleil Ray-Ban. « Environ 700 millions d’euros ont été investis depuis, et ce site est le seul à fabriquer tous les produits finis Genzyme », indique Amy Brennan, la directrice de l’usine. Plus de 800 collaborateurs développent et produisent 18 médicaments, exportés dans 110 pays, pour traiter des maladies rénales et des pathologies rares. On y trouve aussi des biomédicaments injectables, comme l’anticorps monoclonal Dupixent, nouveau blockbuster de Sanofi. En Irlande comme ailleurs, les biomédicaments propulsent la croissance de l’industrie pharma. Si la France en a fait l’une de ses priorités stratégiques mais court après la construction de nouvelles usines, l’Irlande a su très tôt prendre ce virage. Entre 2003 et 2022, le pays est passé de deux à vingt sites biotech. MSD, Amgen, Takeda ou encore BMS ont injecté, chacun, des centaines de millions d’euros en quelques années pour en installer à Dublin, tout juste mis en service. Pfizer, qui a déjà investi 9 milliards d’euros en Irlande, ajoutera 1,2 milliard pour doubler les capacités de son usine près de Dublin.
Come SITTLER Ipsen a investi 140 millions d’euros sur son site de Dublin, dont 52 millions pour une unité d’ingrédients pharmaceutiques actifs injectables.
Ce flot d’investissements génère des besoins de compétences. « Or nous avons été très performants pour attirer les investissements de la production biotech en misant sur la formation », se réjouit Oliver O’Connor, le directeur général de l’Ipha, l’association irlandaise de l’industrie pharmaceutique. Parfois critiquées pour des programmes universitaires formatés aux besoins des investissements étrangers, les autorités irlandaises ont enfoncé le clou avec la création de l’Institut national de recherche et de formation en bioprocédés (NIBRT). « Début 2000, lorsque Wyeth a lancé la construction de la plus grande usine biotech au monde, 2 000 emplois étaient envisagés, parfois pour des postes qui n’existaient pas encore », se remémore Killian O’Driscoll, le directeur commercial du NIBRT.
Construit sur le campus universitaire de Dublin avec l’appui financier de l’IDA et opérationnel depuis 2011, l’institut forme 4500 personnes par an, l’équivalent de 10 % de l’effectif de la pharma dans toute l’Irlande ! Le NIBRT dispose d’une dizaine de salles de production et de laboratoires, un dédale aux allures de véritable usine. John Milne, le directeur des formations, explique que les entreprises peuvent « choisir des programmes existants ou les concevoir directement en fonction de leurs besoins. Mais le sur-mesure représente la majorité ». Désormais proche de l’autofinancement, le NIBRT a engagé 21 millions d’euros pour une extension dédiée aux thérapies génique et cellulaire, les nouvelles générations de biotech. Il reconvertit des employés et forme des équipes entières appelées à piloter quelques mois plus tard des sites flambant neuf. Un avantage considérable pour attirer les investissements.
Implantations hors des clusters
Le sous-traitant chinois Wuxi Biologics a formé ainsi les 470 salariés de son complexe de Dundalk, à mi-chemin entre Dublin et Belfast. Ce projet de 400 millions d’euros est le plus conséquent en Europe pour un laboratoire asiatique. « Nous avons acquis 25 hectares dans un parc de l’IDA, où toutes les utilités étaient disponibles, gagnant ainsi douze à dix-huit mois sur le calendrier », se félicite Brendan McGrath, le directeur du site.
Come SITTLER Wuxi Biologics finalise la qualification de son gigantesque complexe à Dundalk, qui produira dès 2024 des anticorps monoclonaux.
L’immense bloc gris se détache de l’horizon dans la campagne irlandaise, à quelques kilomètres de la station balnéaire de Blackrock et de ses petits lotissements, que l’on croirait sortis d’un épisode de Desperate Housewives. L’usine est en cours de qualification pour démarrer début 2024 sa production d’anticorps monoclonaux – pour le compte de tiers. Juste en face a été construite une seconde usine, de sa filiale Wuxi Vaccines, pour plus de 200 millions d’euros, qui produit à façon des vaccins. Wuxi illustre la stratégie de régionalisation promue par l’IDA. Objectif : implanter 50 % des nouveaux projets en dehors de Dublin.
Au-delà des clusters de Cork et Dublin, des usines pharma sont déjà implantées dans tous les comtés. L’un des projets phares est mené par l’américain Lilly, qui met sur la table plus de 900 millions d’euros pour une usine digitalisée à Limerick. « Certains acteurs préfèrent se positionner comme de gros poissons dans un petit étang et avoir un accès direct à des effectifs multinationaux, comme à Dublin. D’autres sont confiants en leur réussite hors des clusters, où il y a moins de turn-over et des salaires attractifs », reprend Rory Mullen. Ce dernier assure que l’IDA ne manque pas de foncier, pas même à Dublin et à Cork, pour de nouvelles usines. En revanche, l’agence « bataille auprès du gouvernement pour que l’Irlande ne manque pas d’infrastructures afin de répondre aux besoins énergétiques des futurs projets ». L’IDA doit aussi favoriser l’atteinte de l’objectif national de neutralité carbone en 2030. En 2022, l’industrie irlandaise, pharmacie comprise, représentait un peu moins de 30 % des émissions de CO2 du pays, derrière l’agriculture (38 %). Encore des efforts à réaliser. Même en Irlande, tout n’est pas si vert. #
Compétition sur les embauches
Augustin Blanc, le directeur du site de Servier en Irlande, ne cache pas les difficultés de recrutement. « Après le Covid, il y a eu un pic de départs qui concerne tous les sites en Irlande, avec des taux de turnover de 8 à 12 % par an, confie le dirigeant. Nous avons fait des efforts significatifs sur les salaires, mais nous sommes en compétition avec des grands de la pharma aux moyens plus importants. » Les investissements récents accentuent les tensions pour dénicher des talents. L’essor de la biotech au détriment des médicaments de synthèse chimique a aussi entraîné des fermetures d’usines en Irlande et accru le besoin de nouveaux profils. Malgré les programmes de formation et de reconversion des universités et du NIBRT, la compétition est parfois vive entre industriels. « L’accès aux talents est le risque numéro un pour la biopharma, particulièrement en Irlande », assène Killian O’Driscoll, du NIBRT. De son côté, Tim Shanahan, d’Ipsen, se félicite « du fort bassin de profils accessibles dans la capitale », mais admet devoir recruter aussi à l’étranger. Amy Brennan, de Sanofi, refuse de trop s’inquiéter : « Quand vous entendez qu’une entreprise recrute un millier de personnes, vous ne devez pas redouter qu’elle s’empare d’une partie de votre effectif. Nos salaires sont compétitifs, nous sommes beaucoup dans l’écoute et le développement des compétences. Certains salariés sont partis, mais finalement revenus. » L’herbe n’est pas toujours plus verte ailleurs.



