Le cloud doit redescendre sur Terre. Un débat houleux sur les datacenters en Irlande a poussé Amazon et Microsoft, qui avaient prévu 2 milliards d'euros d'investissement pour en construire de nouveaux en Irlande, à chercher un nouveau point de chute. D'après le quotidien britannique The Times, le premier aurait les yeux rivés sur Londres tandis que le second chercherait à s'établir à Francfort et Madrid.
À l'été 2021, un rapport de la Commission irlandaise sur l'eau et l'énergie (CRU) avait averti que la consommation électrique des datacenters passerait de 11 à 27 % de la consommation nationale d'ici à 2028. Celle-ci se situe aujourd'hui autour de 14 %, selon l'Office national des statistiques, soit bien plus que Singapour (7 %), le deuxième centre de datacenters au monde, et presque autant que la consommation d'électricité de tous les foyers ruraux en Irlande (12 %). À en croire la CRU, la demande en électricité des datacenters pourrait « dépasser l’offre disponible lors des pics de consommation et entraîner des délestages, les consommateurs seront confrontés à des pannes de courant ».
Suite à ce constat, la CRU a annoncé en novembre dernier qu'un moratoire se tiendrait sur les centres de données dans la région de Dublin. Selon un porte-parole de la compagnie nationale d'électricité EirGrid, aucune construction de nouveau datacenter n'a été autorisée depuis cette date, mais l'idée de moratoire a disparu au profit de nouveaux critères.
Les nouveaux projets dans la banlieue de Dublin seront désormais étudiés au cas par cas, assure EirGrid, en fonction de leur emplacement, de l'approvisionnement disponible en électricité et de la capacité des centres à réduire leurs besoins pendant les pics de consommation. « EirGrid applique désormais ces critères à tous les projets de centres de données, dont beaucoup n'ont pas poursuivi leur développement », a déclaré le porte-parole au Times. Trente projets étaient encore à l'étude lorsque cette décision a été prise, rapporte le média public irlandais RTE. L'île compte 70 datacenters sur son sol, dont 65 dans la région de Dublin.
La taxe sur les sociétés à 12,5 %, meilleur atout de l'île d'émeraude auprès des entreprises
En raison de son caractère modéré, l'Irlande constitue un site de choix pour l'établissement de centres de données, aussi bien sur le plan météorologique que politique. Le climat frais et tempéré du pays, ainsi que ses entrelacs de rivières, facilitent le refroidissement des serveurs, qui fonctionnent au mieux en-deçà de 300°C. Des conditions idéales menacées par le réchauffement climatique. Comme ses voisins, le pays a enregistré des températures record en août, jusqu'à 31,7°C – une anomalie en Irlande, où le mercure ne monte pas au-dessus de 20°C pendant la saison estivale. En France, les canicules successives ont déjà obligé les entreprises à développer des systèmes de refroidissement plus innovants, comme un refroidissement de l'air par eau glacée ou même par immersion des composants dans un bain de liquide.
Les géants du web profitent surtout de la taxe sur les entreprises à 12,5 %, la plus faible au sein de l'Union européenne après la Hongrie, et un totem pour la classe politique irlandaise. Si l'actuel Premier ministre irlandais Micheál Martin a répété que son pays était bien en discussions avec l'OCDE pour la mise en place d'une taxe internationale sur les entreprises à 15 %, son prédécesseur, Leo Varadkar, et actuel numéro deux du gouvernement de coalition, soutenait début août que c'était « une très bonne chose que nous recevions des milliards d'euros d'impôts sur les bénéfices des entreprises basées en Irlande ». Un avantage permis uniquement, selon lui, par le minimal impôt irlandais sur les sociétés.
En dépit des critiques, de nouveaux projets de datacenters déjà validés
Tenant compte des avis de la CRU, le gouvernement irlandais a émis en juillet de nouvelles recommandations sur la construction de datacenters. Ceux-ci doivent désormais être associés à une forte activité économique et à la création d'emplois. Leur poids sur le réseau électrique doit également être réduit au minimum et une « claire » dégagée vers la décarbonation, aboutissant à des services numériques neutres en émissions carbone.
Tous les projets sont toutefois loin d'être gelés par les nouvelles recommandations du gouvernement. À Dublin même, le conseil municipal vient d'accorder un permis de construire à Colliers Properties, qui agit au nom d'Amazon Web Services, pour deux nouveaux centres de données à Clonshaugh, au nord de la capitale. Plus à l'ouest, le comté de Clare a approuvé début août la construction d'un centre de données pour 450 millions d'euros. « Alors qu'EirGrid cherche à éloigner les centres de données de Dublin et de la côte est afin de réduire la pression sur les réseaux de ces régions, des projets comme celui-ci peuvent profiter des capacités sous-utilisées dans d'autres régions et puiser dans les énergies renouvelables en plein essor dans l'ouest et le sud du pays, qui offrent des sources d'énergie propres », avançait l'an dernier le président du constructeur Art Data Centres, Tom McNamara.
Les centrales à gaz et à charbon en embuscade
À condition que l'Irlande puisse fournir l'électricité dont ces centres ont besoin. Si le pays tirait début 2021, selon Eurostat, moins d'un quart de son gaz et de son pétrole de Russie, il reste touché par la hausse des prix de l'énergie. « Ces deux dernières années, l'Irlande a vraiment eu du mal à produire la quantité d'électricité dont elle a besoin », explique à RTE Paul Deane, chercheur au MaREI, centre sur les énergies renouvelables et la mer, et professeur à l'université de Cork. Le pays est certes un très bon élève sur le front des renouvelables – un quart de sa production d'électricité est issu de l'éolien –, mais « s'il n'y a pas beaucoup de vent, nous dépendons des centrales électriques conventionnelles à combustibles fossiles et ces centrales vieillissent », alerte l'universitaire.
Barry Mc Mullin, professeur à l’École de génie électronique à l’université de Dublin interrogé par Reporterre, ne dit pas autre chose : « Pour éviter baisses de tension et pannes, nous finirons par renforcer les capacités de production et d’exploitation des combustibles fossiles. » La République d'Irlande s'est pourtant engagée à réduire de moitié ses émissions de CO2 d'ici à 2030 et à atteindre le zéro émission carbone en 2050.



