C’est derrière les murs du Biolaunch, au cœur de la vaste plateforme industrielle et de R&D de Sanofi à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) que l’antigène du Vidprevtyn a été fabriqué. Ce vaccin contre le Covid-19, développé avec l’adjuvant pandémique de GSK, attend toujours l’autorisation de mise sur le marché de l’Agence européenne du médicament (EMA). Mais ce n’est pas la préoccupation première du groupe pharmaceutique français, ni celle de la plateforme de Vitry. Ici, Sanofi a entrepris une « transformation profonde et structurelle du site entre 2000 et 2010 », décrit Pierre Blanc, directeur de production de la plateforme, avec un virage franc vers les biotechnologies. Virage qui s’est renforcé ces dix dernières années et s’est même encore accentué avec la nouvelle stratégie initiée depuis fin 2019 à l’arrivée de Paul Hudson, le directeur général, qui fait de l’oncologie (traitement des cancers), de l’immunologie et des maladies rares les axes de développements prioritaires du groupe.
La plateforme de Vitry-sur-Seine est plus que centenaire, fondée en 1908 par les frères Poulenc. Haut lieu de la R&D et de la production pharmaceutique chimique, le site s’est ouvert à la bioproduction, donc aux productions biologiques et biotechnologiques, depuis une dizaine d’années avec le Biolaunch. Cet investissement de l’ordre de 250 millions d’euros a permis au groupe français d’implanter à Vitry de très grandes capacités de bioproduction, qui ont même été doublées depuis 2019. Au cœur de ce bâtiment stratégique, Sanofi détient deux lignes entièrement automatisées et presque similaires, dotées d’une capacité totale de 40 000 litres de culture cellulaire. Une envergure très rare en France, et la plus importante pour le groupe dans le pays.
Guittet Pascal L'usine de bioproduction de Sanofi à Vitry-sur-Seine, le Biolaunch, dispose de deux lignes de production quasiment similaires équipées chacune de deux réacteurs de 10 000 litres chacun. Les productions utilisent des cellules ovariennes de hamster chinois pour fabriquer les molécules biologiques thérapeutiques. Photo Pascal Guittet
Vitry-sur-Seine, devenu centre mondial d'excellence en oncologie de Sanofi
Au Biolaunch, que l’on visite d’une galerie supérieure derrière de vastes parois pour garantir l’isolation des équipements et des réacteurs, la présence humaine est rare parmi les grandes cuves et la multitude de canalisations en inox. Cette usine est dédiée à la production d’anticorps monoclonaux, des médicaments biologiques obtenus par culture cellulaire où les cellules agissent comme des mini-usines pour produire les molécules ciblant des mécanismes biologiques dans des cancers, des maladies chroniques et aussi, de plus en plus, des maladies infectieuses.
L’une des spécificités du Biolaunch est d’être multi-produits. En moyenne, une campagne de production pour un anticorps monoclonal s’étend sur 4 à 5 semaines. Plus que l’antigène du Vidprevtyn, l’usine est concernée par les productions du Sarclisa, médicament contre le myélome multiple (cancer de la moelle osseuse) et le Kevzara contre la polyarthrite rhumatoïde. Ici, sont produits les ingrédients pharmaceutiques actifs (API), le coeur des médicaments, qui sont ensuite expédiés dans d’autres usines Sanofi pour leur mise en forme pharmaceutique et leur conditionnement.
La partie production à Vitry recense plus de 600 salariés, entre le Biolaunch et les autres unités industrielles chimiques adjacentes. Mais la plateforme permet d’intégrer cet ensemble à la partie R&D, composée de vastes bâtiments truffés de laboratoires, où officient plus de 1300 salariés. A Vitry, le groupe peut ainsi couvrir toute la chaîne de valeur depuis la recherche au développement clinique, qui requièrent des temps longs allant de 9 à 16 ans pour un seul médicament, jusqu’à la production. Ces dernières années, la plateforme s’est muée en « centre d’excellence mondial en oncologie de Sanofi », souligne Hervé Rolland. Le directeur R&D du site évoque un portefeuille, dans ce domaine, de « 60 molécules en recherche et 40 projets en développement clinique, dont 7 en phase III », soit la dernière étape des essais sur l’homme avant une potentielle mise sur le marché.
Guittet Pascal A Vitry, les chercheurs utilisent de multiples équipements de haute technologie, comme la vidéo-microscopie pour suivre en direct, sur des moniteurs, la toxicité et l'efficacité des anticorps en développement sur des cellules tumorales. Photo Pascal Guittet
Sanofi s'appuie sur des technologies de pointe comme la vidéo-microscopie et la modélisation moléculaire
En R&D, la plateforme se veut à la pointe des équipements et des expertises. Le bâtiment dédié à l’oncologie regroupe une multitude de laboratoires. Comme celui d’immunothérapie, où les chercheurs développent des cellules immunitaires alliées parfois à des cellules NK (pour « natural killers », des lymphocytes du système immunitaire tueurs de cellules tumorales ou infectées) pour combattre des tumeurs. Le laboratoire dispose d’équipements high-tech, comme la possibilité d’effectuer du marquage par fluorescence pour ensuite suivre en direct et analyser par vidéo-microscopie, directement sur des écrans, l’action des molécules développées sur des cellules tumorales.
Un autre laboratoire, d’histologie moléculaire et digitale, permet d’effectuer des coupes ultra-fines, de l’ordre de 3 à 4 microns (0,003 à 0,004 millimètres), d’organes infectés, puis d’obtenir des scans en 3D pour analyse moléculaire. Dans un laboratoire voisin, un robot à haut débit de criblage teste des anticorps sur des antigènes, au rythme de 200 par jour.
Guittet Pascal Des systèmes entièrement automatisés et robotisés appuient les travaux de développement des chercheurs de Sanofi sur la plateforme de Vitry, comme celui-ci permettant à une cadence de 200 criblages par jour d'analyser les différents anticorps développés pour combattre des cancers. Photo Pascal Guittet
Vitry abrite d’autres équipements spectaculaires. Une salle de modélisation moléculaire est dédiée à visualiser et prédire les interactions entre les anticorps et leurs cibles. Les chercheurs s’appuient sur deux microscopes ultra-performants, encombrant des salles entières et dotés de systèmes de cryogénie, permettant d’obtenir des résolutions au niveau atomique pour le design des molécules thérapeutiques.
Une recherche recentrée sur des aires stratégiques avec l'objectif... d'aboutir à des miracles
En interne, la spécialisation grandissante de Sanofi en oncologie et sur ses nouveaux axes prioritaires ne plaît pas forcément à tous. Ces priorités ont déclenché de grandes restructurations en R&D ces dernières années, avec l’arrêt de la recherche dans les maladies cardio-vasculaires et le diabète, des suppressions de postes ou encore l’arrêt des activités du centre de R&D de Strasbourg (Bas-Rhin). En visite à Vitry le 9 septembre 2022, Paul Hudson est venu réitérer son choix stratégique de focaliser les efforts de Sanofi vers la conception de médicaments « first-in-class » et « best-in-class », soit les premiers, soit les meilleurs sur une pathologie ou un mode d’action thérapeutique. « Nous ne sommes pas une entreprise qui doit reproduire le travail d’autres, nous devons transformer la pratique de la médecine », assure le patron de Sanofi, convaincu qu’il est préférable de « tenter des miracles que de travailler de manière plus sécuritaire en reproduisant des avancées que d’autres groupes ont déjà fait ».
En parallèle, Paul Hudson assume le fait que cette stratégie mènera à « des succès » mais aussi à « des échecs ». Il pointe notamment l’arrêt cet été du développement de l’amcenestrant dans le traitement du cancer du sein. Sa venue à Vitry était aussi destinée à remotiver les chercheurs du groupe après ce revers, dont certains ont « travaillé onze ans sur ce programme ». Or des succès, Sanofi en obtient. Comme avec son médicament phare, le Dupixent, qui dope les ventes et multiplie les obtentions d'autorisation de mise sur le marché dans des maladies rares et complexes. « Il y a un demi-million de patients dans le monde sous traitement Dupixent, et pour beaucoup d’entre eux leur vie a changé à 100% », rappelle Paul Hudson. Lequel illustre avec le cas d’un garçon américain de 13 ans qui n’avait jamais pu manger depuis sa naissance autre chose que des aliments liquides en raison d’une oesophagite à éosinophiles, et qui peut désormais s’alimenter normalement après un mois de traitement. Dans les prochains mois, il compte aussi sur d’autres avancées significatives dans les domaines de l’hémophilie de type A et la sclérose en plaques, avec de possibles mises sur le marché. « Nous n’avons jamais investi autant d’argent pour nos découvertes car nous voulons des miracles », assène encore Paul Hudson. Et il compte sur les équipes de Vitry pour y parvenir.



