Reportage

À Saint-Avold, la Moselle esquisse l’après-charbon

En Lorraine, une industrie en chasse une autre. Alors que la centrale à charbon de Saint-Avold s’éteindra définitivement fin mars, la Moselle accueille de nouvelles industries, vertes cette fois.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
La fermeture de la centrale Émile-Huchet laissera sur le carreau nombre de Mosellans. Énergies renouvelables et chimie verte pourraient leur offrir de nouveaux débouchés.

Leur veste jaune de protection sur le dos, parfois saupoudrée de charbon, les trois ouvriers serrés dans le petit bureau sont venus demander conseil à Jean-Pierre Damm. Le représentant de Force ouvrière, figure syndicale historique de la centrale électrique Émile-Huchet de Saint-Avold (Moselle), les reçoit dans un ancien local de la sécurité, cerné de bâtiments à l’abandon. Mille personnes travaillaient ici quand il est arrivé, en 1973. À l’automne 2021, ils n’étaient plus que 87 salariés de ­GazelEnergie, filiale du groupe tchèque EPH, et 200 intérimaires réguliers ou salariés de sous-traitants.

En attente d'une renaissance

Les trois hommes travaillent ici depuis des années – trente-six ans pour l’un d’eux –, chez des sous-traitants du transport du charbon et du nettoyage. Ils s’inquiètent de la fermeture de la centrale prévue le 31 mars 2022, décidée par l’État. « C’est silence radio dans nos boîtes, soupire l’un des trois. Il y a des projets qui arrivent ici, des métiers qui nous intéressent, mais il nous faut des formations. Qui va nous les payer ? Personne n’a intérêt à s’occuper de nous, ni nos employeurs, ni Gazel, ni Pôle emploi… » Jean-Pierre Damm a décidé d’interpeller les services de l’État pour les aider. « Pour 95% des salariés de Gazel une solution a été trouvée, explique le syndicaliste. Pour ceux des entreprises extérieures, c’est plus difficile. Il faut faire vite. À partir du 1er avril, ils seront seuls. »

Les salariés repartent, le jaune fluo de leurs vestes ne formant plus que de petits points lumineux dans la pénombre d’un pluvieux jour de décembre. Ils se dirigent vers le parc à charbon, où des engins de manutention transportent le combustible venu de Russie, d’Afrique du Sud et de Colombie. La centrale Émile-Huchet a redémarré à la mi-octobre. Après un an et demi d’arrêt en raison d’une baisse de la demande, les salariés craignaient qu’elle ne produise plus le moindre wattheure. Amers, ils profitent de leurs derniers jours ici, esseulés dans l’immensité d’un site en friche, dont ils peinent à imaginer la renaissance promise par leur employeur.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
La turbine de la tranche 6 centrale à charbon Saint-Avold Moselle La turbine de la tranche 6 centrale à charbon Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

La turbine de la tranche 6, à 12 mètres du sol, à l’arrêt ce jour-là. © Pascal Guittet

Depuis 2013, seule la tranche 6 fonctionne. Fabien Riefer, le responsable d’exploitation, appuie sur le bouton 92 de l’ascenseur. À 92 mètres du sol, en haut de la chaudière, le panache des cheminées des tranches au gaz, vendues à Total en 2020, frôle le visage des visiteurs. De là-haut, en plein jour, se devinent les centrales à charbon allemandes de la Sarre, à quelques kilomètres. De nuit, ce sont les lumières et fumées des industries chimiques, de l’autre côté de la nationale, qui s’offrent au regard.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Fabien Riefer, responsable d’exploitation centrale à charbon Saint-Avold Moselle Fabien Riefer, responsable d’exploitation centrale à charbon Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Fabien Riefer, responsable d’exploitation, est aussi chef de projet de l’accueil de la biotech Circa dans un ancien bâtiment de la centrale. © Pacal Guittet

Omniprésence du passé minier

Ascenseur, bouton 12, direction la salle des commandes et sa trentaine d’écrans, à 12 mètres du sol. Une équipe de sept personnes surveille en permanence la chaudière. « On n’est pas contre l’arrêt du charbon, on comprend, mais pourquoi on nous a fait investir dans des équipements de dépollution ? En 2016, on nous avait dit qu’on serait tranquilles jusqu’en 2026 », proteste Damien Cabitza, le jeune chef de quart.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Chevalement de Saint-Fontaine Saint-Avold Moselle Chevalement de Saint-Fontaine Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Vestige de l’exploitation minière, le chevalement de Saint-Fontaine est inscrit aux monuments historiques. Les tours de la centrale, elles, seront détruites. © Pascal Guittet

Entre-temps, Emmanuel Macron, élu président de la République, a tenu l’une de ses promesses de campagne : avancer la fermeture des quatre dernières centrales à charbon en France. Celle de Gardanne (Bouches-du-Rhône), propriété de GazelEnergie, est à l’arrêt depuis 2018 et ne reprendra plus ; celle du Havre, gérée par EDF, a fermé le 1er avril 2021. Seule Cordemais (EDF) bénéficie d’un sursis de quelques années. La fin du charbon, ici, tout le monde l’a déjà vécue, quand les mines ont fermé. La dernière, c’était en 2004, avec la mine de La Houve.

L’emploi dans l’agglomération de Saint-Avold

  • Population  55 000 habitants
  • Taux de chômage  8,2 % au deuxième trimestre 2021
  • Évolution de l’emploi  - 15,4 % de 2007 à 2017
  • Part d’emplois dans la mécanique et le travail des métaux  6,6 % (France 3 %)

Le passé minier, avec ses cités ouvrières et ses terrils, est omniprésent autour de la centrale. Devenu objet touristique, même. Fresques murales, photos de mineurs dans les hôtels et sur les cartes postales, vente de lampes de mineur à l’office du tourisme… Seuls lui font concurrence le cimetière militaire américain, les vestiges de la ligne Maginot et la Moselle verte, celle des étangs et des randonnées en forêt, que la grisaille hivernale rend difficiles à imaginer.

Éviter les licenciements

Jusque dans les années 1990, la culture de l’Est était celle de la lutte. Le pacte charbonnier a apporté une habitude de dialogue social entre partenaires.

—  Jean-Pierre Damm, secrétaire de Force ouvrière à la centrale Émile-Huchet

Jean-Pierre Damm, 67 ans, était l’un des leaders syndicaux des Charbonnages de France, au moment de la signature du pacte charbonnier, en 1994, qui a organisé socialement la fin du travail pour les mineurs. « J’étais un fou furieux dans ma jeunesse. Il y a des actions dont je ne suis pas fier, raconte-t-il. Jusque dans les années 1990, la culture de l’Est était celle de la lutte. Le pacte charbonnier a apporté une habitude de dialogue social entre partenaires. Avec le recul, je pense qu’il est plus efficace pour faire avancer les choses. » À Saint-Avold, la fermeture de la centrale se déroule dans le calme, contrairement à Gardanne. Le plan social présenté en octobre par GazelEnergie prévoit la suppression de 219 postes en France, dont 27 au siège, 98 à Gardanne et 87 à Saint-Avold.

En Moselle, le but est d’éviter les licenciements. Sept salariés ont déjà retrouvé un emploi dans une entreprise des industries électriques et gazières (IEG), ils conservent leur avantageux statut. Sept ou huit resteront pour accompagner le démantèlement, qui pourrait durer une dizaine d’années. Et 46 prendront une retraite ou préretraite. Présent en salle des commandes, Xavier, technicien, vingt-sept ans de boutique, en fait partie. Plus jeune, Damien Cabitza songe à basculer sur un projet de GazelEnergie : une chaufferie « bois énergie » de 20 mégawatts qui produira de la vapeur pour les industriels de la plateforme de Carling-Saint-Avold. Après des mois d’attente, l’aide de l’État dans le cadre du plan de relance a été confirmée début décembre.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Intérieur centrale à charbon Saint-Avold Moselle Intérieur centrale à charbon Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Le démantèlement de la centrale prendra dix ans, certains de ses équipements partiront dans les centrales à charbon qui tournent encore. © Pascal Guittet

La chaufferie biomasse, « ultime recours »

« Les subventions sont essentielles pour compenser les surcoûts des projets d’énergie renouvelable », commente le directeur de la centrale, Philippe Lenglart. La chaudière biomasse emploiera une vingtaine de personnes, de quoi proposer un emploi aux derniers salariés d’Émile-Huchet sans solution, les jeunes notamment. Dix-huit opérateurs ont déjà manifesté leur intérêt. Mais la chaudière ne fonctionnera pas avant de longs mois. Ceux qui sont intéressés verront leur contrat suspendu et toucheront de 60 à 80% de leur salaire d’avant pendant vingt-quatre ou trente-six mois, financé par l’entreprise puis l’État.

Ils pourront se former, mais ça ne les occupera pas deux ans, « une chaudière restant une chaudière », selon l’un d’eux. Prioritaires à l’embauche, ils ont obtenu par la grève la garantie d’être repris avec leur statut des IEG. « Ce sera mon ultime recours si je ne trouve rien ailleurs », témoigne Christophe Bernardi, 30 ans, rondier au service exploitation. Arrivé en apprentissage en 2012, il a été embauché en 2015, sur les traces de son père qui travaille toujours à la centrale. Le jeune homme tient à son statut des IEG et se dit prêt à traverser la France pour un bon poste. Comme beaucoup de jeunes, il n’a pas envie de rester deux ans sans travailler.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Christophe Bernardi, 30 ans, rondier au service exploitation centrale à charbon Saint-Avold Moselle Christophe Bernardi, 30 ans, rondier au service exploitation centrale à charbon Saint-Avold Moselle (Pascal Guittet)

Christophe Bernardi, 30 ans, rondier au service exploitation, est prêt à quitter la Moselle pour conserver son statut des industries électriques et gazières. © Pascal Guittet

La chaudière bois et ses 20 emplois ne pèseront pas lourd par rapport à l’activité apportée par une centrale à charbon. GazelEnergie souhaite transformer le site en une « plateforme de fourniture d’utilités vertes pour les industriels », selon le directeur, qui veut être « exemplaire » en matière de réindustrialisation du territoire. À proximité de son bureau, un haut bâtiment en réhabilitation doit accueillir Circa, une biotech norvégienne qui a développé un projet innovant de solvants à base de copeaux de bois. Entre 40 et 50 emplois sont prévus d’ici à la fin 2023. « Ce sera l’un de nos clients quand nous produirons de la vapeur verte, et nous réfléchissons à mutualiser avec eux nos approvisionnements en bois. Nous projetons d’implanter une station de traitement de l’eau, pour Circa, notre chaudière biomasse et les industriels intéressés », énumère Philippe Lenglart.

Vapeur, hydrogène, solvants biosourcés...

Autre projet qui lance le territoire dans l’avenir : l’hydrogène. Une petite station-service pour les véhicules des collectivités locales devrait s’installer rapidement ici. Et un chantier plus ambitieux suivra : GazelEnergie voudrait, d’ici à 2025 ou 2026, produire de l’hydrogène vert, avec des partenaires. Il sera acheminé jusqu’aux installations sidérurgiques de la Sarre et du Luxembourg par des canalisations de gaz existantes, dont un point de connexion est situé sous la centrale Émile-Huchet. Un projet européen ambitieux, mais lointain pour les salariés. Vapeur, hydrogène, biomasse, solvants biosourcés…

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Plateforme chimique Saint-Avold Moselle Plateforme chimique Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Du haut de la centrale à charbon, se dessinent, de nuit, les contours de la plateforme chimique située de l’autre côté de la nationale. Elle aussi prend un virage vert. © Pascal Guittet

Malheureusement, le territoire a l’expérience des reconversions industrielles. Le cœur de la Lorraine, c’est la production industrielle.

—  Thierry Zimny, chargé de mission recherche et innovation à l’agglomération Saint-Avold Synergie

Alors que le charbon cède sa place aux énergies renouvelables, la chimie entame aussi sa mue. La biochimie remplace la pétrochimie, qui avait supplanté la carbochimie. « Des cycles de vie caractéristiques de l’industrie, impulsés par les changements technologiques, mais aussi par les décisions politiques, analyse Thierry Zimny, professeur d’université et chargé de mission recherche et innovation pour l’agglomération Saint-Avold Synergie. Malheureusement, le territoire a l’expérience des reconversions industrielles. Le cœur de la Lorraine, c’est la production industrielle. La population est habituée à exercer des métiers postés, avec des contraintes fortes. » Une caractéristique qui attire ici les nouveaux industriels autant que le foncier Seveso disponible.

Un diplôme en hydrogène énergétique

Planté sur une colline au-dessus de Saint-Avold, l’IUT de chimie, dont Thierry Zimny a été directeur, a accueilli sa première promotion en septembre 1994. « En pleine fermeture des mines, il fallait donner un avenir aux habitants et offrir un soutien à la plateforme chimique qui se développait », témoigne celui qui y enseigne toujours.

L’établissement prépare pour la rentrée 2022 l’ouverture du premier diplôme de l’université de Lorraine en hydrogène énergétique, dans le cadre du pacte territorial signé par l’État pour accompagner la fermeture de la centrale. Le Composite Park, un centre de recherche de 80 chercheurs, travaille aussi sur l’hydrogène. Il avait été lancé en 2010 sur une friche minière, après la fermeture par Total de son premier vapocraqueur. « Une action de revitalisation qui a porté ses fruits », souligne Thierry Zimny. L’industrie appelle l’industrie…

Image d'illustration de l'articleCécile Maiillard
Composite Park Saint-Avold Moselle Composite Park Saint-Avold Moselle

Fruit d’une revitalisation, déjà, le Composite Park, sur la commune de Porcelette, accueille 80 chercheurs, aujourd’hui mobilisés sur les matériaux composites mais aussi sur l’hydrogène. © Cécile Maillard

Fin 2021, l’IUT accueillait une vingtaine de demandeurs d’emploi qu’Afyren Neoxy, un nouveau venu de la plateforme chimique, devrait embaucher. Ils ont entre 18 et 54 ans, travailleront en logistique, dans les laboratoires, en maintenance. Sur le site Seveso de Carling, aux vastes emprises foncières libres, les équipements de la première usine de la greentech clermontoise renvoient l’éclat du soleil. Dès le deuxième semestre 2022, elle produira des acides organiques biosourcés, à partir de déchets sucriers, pour l’alimentation et la cosmétique. Livio Cabrini, 36 ans a commencé à travailler il y a quinze ans sur ce site, pour Total. Il vient d’être recruté en tant que coordinateur d’équipe chez Afyren et s’enthousiasme pour « une technologie française et novatrice ».

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
IUT de chimie de Saint-Avold Moselle IUT de chimie de Saint-Avold Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

L’IUT de chimie de Saint-Avold s’adapte pour former jeunes et demandeurs d’emploi aux nouveaux métiers de la chimie verte. © Pascal Guittet

Une manne d’argent public

« L’alternative à la chimie lourde, c’est nous ! », renchérit le directeur de l’usine, Olivier Marquant, venu de l’industrie sucrière. Total, en voisin, cherche à redynamiser la plateforme et a aidé Afyren à s’y implanter. Le site abritait une usine d’engrais. Aux premiers coups de pelle, des canalisations sont apparues. Un batracien protégé aussi, dont il a fallu sauvegarder l’habitat… Une autre greentech a rejoint la plateforme, Metex. Des étudiants de la licence pro de l’IUT ont été formés, en alternance, dans ses locaux à Clermont-Ferrand. Circa va également faire appel à l’IUT pour ses recrutements.

Image d'illustration de l'articlePascal Guittet
Saint-Avold village et centrale à charbon Moselle Saint-Avold village et centrale à charbon Moselle (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Alors qu’ils ont toujours vécu avec l’industrie à leurs portes, les habitants acceptent de moins en moins les pollutions qui lui sont associées. © Pascal Guittet

De taille modeste, les nouveaux acteurs industriels sont appelés à se développer. « Nous faisons le pari de soutenir de petites structures, issues de la recherche, qui portent des technologies de rupture, indique le président de l’agglomération, Salvatore Coscarella. Mais toutes ont des projets de phase 2 et ont réservé du foncier pour s’agrandir. Nous orientons sur ces projets prometteurs les aides du fonds charbon et du projet de territoire signé avec l’État. »

L’argent public coule à flots, en cette période de relance, notamment pour la transition énergétique. Territoires et industriels cherchent à en bénéficier avant que le robinet ne se referme… Un gros projet est attendu à Saint-Avold. À condition de dépolluer les sols rapidement. Quand il sera assuré d’une solution pour les salariés des sous-traitants, Jean-Pierre Damm pourra enfin raccrocher les gants. « Quand on a vécu ce que j’ai vécu ici, on y est viscéralement attaché. Je veux que ça continue. » Il ne sera tranquille que lorsqu’il verra tomber le béton des tours aéroréfrigérantes. En 2022, si les projets de reconversion sont confirmés.

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Ils recrutent des talents
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs