La victoire du Rassemblement national aux élections législatives pourrait-elle remettre en cause le maintien de la Loi de programmation défense (LPM) ou de grands accords stratégiques passés par la France ? La cote d’alerte n’est clairement pas atteinte pour les dirigeants d’entreprises présentes au salon Eurosatory à Villepinte (Seine-Saint-Denis). Présenté comme le rendez-vous mondial de référence pour le secteur de la défense, il regroupe cette année plus de 2000 exposants de plus d’une soixantaine de pays. Présents pour parler business plus que de politique, quelques responsables donnent quand même leur position du bout des lèvres.
«Nous travaillons partout dans le monde avec des gouvernements de droite, de gauche ou du centre et nous ne prenons pas parti», glisse un haut cadre d’une entreprise européenne. «On croise des clients inquiets parce que le contexte est incertain, rapporte un autre dirigeant d’une PME française. Nous ne sommes pas liés à la politique, notre mission c’est de servir l’armée avant tout.»
La récente dissolution de l’Assemblée nationale et le gel des travaux des parlementaires ne perturbe pas non plus le patron de l’un des principaux groupes fournisseur de l’armée française. «Peut-être que l’économie de guerre a été dissoute aussi ? Il faudra poser la question au ministre, plaisante ce dernier avec un sourire nerveux. Malheureusement, la guerre ne s’éloigne pas et le besoin d’aller plus vite restera.»
Des industriels prudents
Donné favori par les sondages, le Rassemblement national dit faire de la défense l’un des points forts de son programme. Le parti de Jordan Bardella prévoit de porter la Loi de programmation militaire (LPM) à 55 milliards d’euros par an (contre 47,2 milliards d’euros hors pensions en 2024), de créer un fonds souverain pour soutenir les innovations françaises et de développer les exportations. Mais devant ces promesses, les industriels interrogés restent eux prudents. «Il y a un consensus sur les menaces à traiter en fonction des marges budgétaires, résume le directeur d’une entreprise française spécialisée dans l’innovation. La LPM a ancré des trajectoires jusqu’en 2030, il ne faut pas oublier que la Direction générale de l’armement reste une administration apolitique.» Délégué général du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat), le général (2S) Jean-Marc Duquesne rappelle les fondements de l'industrie de défense française. «Ces craintes sont récurrentes à chaque changement de gouvernement et la LPM est avant tout issue d'une volonté politique, indique ce dernier. L'industrie a investi pour répondre aux besoins actuels comme avec le programme Scorpion. Si une autre majorité baisse les commandes, il y aura un renchérissement individuel des matériels. Il faut aussi rappeler l'importance de l'export dans la stratégie française.»
Au milieu des véhicules blindés et des délégations d’officiers, c’est bien la montée en cadence de l’industrie de la défense et les retours d’expérience de la guerre en Ukraine qui mobilisent les participants. «Nous sommes deux ans après le début du conflit en Ukraine et l’on a vu que beaucoup de systèmes manquaient, notamment pour la lutte anti-drones, dans la cyber ou l’IA. Ce n’est pas immédiatement visible mais les industriels les ont dans leurs cartons, explique Charles Beaudoin, président d’Eurosatory et général de l’Armée de Terre (2S) qui a vu les réservations de visiteurs augmenter de 110% cette année. L’autre sujet c’est l’économie de guerre : Les Etats vont au plus pressé en identifiant les secteurs critiques et veillent à faire des stocks stratégiques de matériaux.»
Le canon Caesar produit par KNDS France a été cité comme l'exemple de cette remontée en puissance. «Sa production est passée de 2 à 8 exemplaires par mois avec un temps de fabrication passé de 30 à 15 mois, indique Jean-Marc Duquesne. La position française est d'avoir un spectre large pour avoir une autonomie stratégique. Avec le concept de l'économie de guerre, c'est un rééquilibrage entre la recherche et développement pour répondre aux menaces futures et l'impératif de production pour nos armées et nos alliés.»
Des armes qui s'adaptent aux menaces actuelles
Présent à Eurosatory, le fabricant d’armes belge FN Herstal est venu avec une version de sa tourelle téléopérée adaptée aux nouvelles demandes du marché. Cette dernière présente un poids allégé et a vu la portée ainsi que la puissance de ses munitions augmentées en passant du calibre 12,7 à 30 millimètres. L’armurier a été cité pour un éventuel contrat d'envergure pour fournir des mitrailleuses à l’armée française, a aussi apporté un concurrent au flashball pour les forces de l’ordre. L’arme envoie des balles en plastique remplies de poudre de bismuth «conçues pour ne pas pénétrer la peau». Elle est aussi équipée d’une caméra qui enregistre les tirs et bloque ceux qui visent la tête en première intention.
Parmi les exposants français, la hausse de la demande pour les équipements de défense est aussi une réalité. «Le besoin de couverture des systèmes contre les drones est exponentielle, ce n’est plus l’affaire d’unités spécialisées, indique Charlie Pinedo, chief operating officer chez Cerbair, une entreprise francilienne spécialisée dans la détection et le brouillage des drones. Chaque détachement en opération doit maintenant avoir une solution contre cette menace.» Commandé par le ministère des Armées, c’est le matériel de cette entreprise d’une quarantaine de salariés qui protègera les sites des Jeux Olympiques contre les incursions de drones. L’entreprise assure être capable de multiplier sa production par quatre pour faire face à une hausse de la demande.
Au-delà du concept d’économie de guerre, les contrats passés entre l’armée et ses fournisseurs garantissent aussi l’activité de ces derniers sur le temps long. «Nous équipons les forces spéciales depuis une trentaine d’années, il s’agit d’accords sur 3 à 7 ans», explique Antoine Douville directeur commercial de Welkit, une PME bretonne spécialisée dans les tenues et les accessoires militaires. Pour ces acteurs des marchés de niches, les batailles politiques semblent lointaines : «Ce qui nous importe le plus, c'est d'équiper les régiments pour qu'ils effectuent leurs missions au mieux.»
Thibaut Chéreau avec Hassan Meddah



