Trophée de la stratégie R&D : La Manufacture invente la basket réparable

Avec Sessile, son procédé de remise à neuf de chaussures, la filiale d’Éram répond à la problématique du faible taux de recyclage dans cette industrie.

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Plus de 70 % des composants des chaussures qui reviennent à l’usine sont recyclés pour fabriquer de nouvelles paires.

À Montjean-sur-Loire (Maine-et-Loire), l’une des dernières usines françaises de chaussures vient de lancer un concept révolutionnaire. Malgré son métier très ancien, La Manufacture, filiale du groupe Éram, a fait de l’innovation son arme essentielle.

"Aujourd’hui, le secteur souffre d’une concurrence quasiment exclusivement étrangère. Il reste moins d’une dizaine d’usines en France. Les marques importent des pays à bas coût, en Asie, mais aussi du Portugal et d’Italie. La production italienne provient en réalité d’Albanie, précise Jean-Olivier Michaux, le directeur industriel du groupe et directeur général de l’usine. La main-d’œuvre représente 30 à 40 % du prix final d’une paire de chaussures françaises." Éram, entreprise locale créée en 1927, possède deux usines en France, contre une douzaine il y a trente ans.

L’autre argument qui guide l’innovation à La Manufacture est environnemental : la mode est la seconde industrie la plus polluante au monde. La Manufacture a lancé l’an passé le projet Sessile, un circuit court avec réparabilité et recyclage, pour diviser par trois l’impact carbone (3,9 kg de CO2 par paire) par rapport aux productions dans des pays à bas coût. Les paires de chaussures traditionnelles produites dans l’usine – 350 000 par an – émettent 8,2 kg de CO2, contre 12 à 14 kg pour des modèles importés d’Asie. "Notre enjeu est de développer ce savoir-faire. Si l’on ne fait rien, il va disparaître. C’est un métier très compliqué. On n’est pas sur la reproduction", explique-on en interne.

Avec les sneakers Sessile, un projet lancé en décembre 2019, La Manufacture a franchi une nouvelle étape. Ces baskets responsables maintiennent l’emploi local et ne finissent pas dans une poubelle. Elles sont créées, patronnées, coupées, piquées, assemblées et expédiées au pays des Mauges.

L’éco-conception commence par le choix des matériaux : un cuir tanné végétal, des lacets en coton bio, une semelle en matériaux recyclés. Pour chaque semelle, une forme est utilisée, puis fondue et recyclée. Un millier de paires ont été vendues depuis le lancement en janvier, 80 % sur le site d’e-commerce, 20 % en magasin. Le but est d’en produire 10 000 par an. "Nous fonctionnons par précommande, puis livraison quatre à six semaines plus tard, ce qui nous fait perdre des clients, indique Jean-Olivier Michaux. Mais nous allons prévoir des stocks."

Deux brevets pour le procédé de « lifting »

Sur le site, une offre de réparation est proposée. Quand une paire revient en usine, la chaussure est démontée, la semelle changée, les plis sont supprimés. Les sneakers sont débactérisées, une opération qui prend une heure et demie, puis le volume du produit est retravaillé, avant un enformage. Les chaussures remises à neuf reviennent à leur propriétaire ou sont vendues, voire louées, dans un circuit de seconde main. Deux brevets sont en cours pour le démontage et remontage de la semelle, le procédé de "lifting" d’une paire déjà portée. Même trop usée, une chaussure est tout de même démontée dans l’optique du recyclage. La tige sera broyée et la semelle refondue pour redevenir une semelle. "L’idée est de boucler la boucle. Dans le cas des chaussures, c’est très difficile. Nous essayons de démanteler au maximum la chaussure. Notre taux de recyclage est de 70 à 80 %, explique l’entreprise. Le fabricant auquel nous achetons les semelles les recycle, les broie et les réinjecte. Et nous réduisons les chutes de production."

Pour aller plus vite et limiter le nombre d’échantillons, un logiciel de développement en 3D est en cours d’élaboration. Et pour être dans l’air du temps, La Manufacture a développé des prototypes végans à base de déchets de raisin et de maïs. Le résultat n’est pas probant. Ces modèles nécessitent d’ajouter des produits à base de pétrole et l’empreinte carbone est importante, sans parler des problèmes de durabilité de la fibre maïs. Jean-Olivier Michaux rappelle que "le cuir utilisé dans l’usine est un déchet agroalimentaire, sans contribution au réchauffement climatique. Et il n’y a pas d’élevage pour la peau, contrairement à ce qui se fait dans l’industrie du luxe".

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