Enquête

Le réveil du textile en Auvergne-Rhône-Alpes - Le pari (gagnant) de l'innovation

Les entreprises de la plus grosse région textile de France se sont spécialisées et ont innové pour éviter la délocalisation.

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Tissages de Charlieu va investir 8 millions d’euros à Charlieu (Loire) pour y produire des sacs en toile.

"L’absence de fabrication nationale de masques au printemps 2020 a sonné l’alerte de la perte de notre souveraineté industrielle", analyse Éric Boël, l’ancien président de l’Union interentreprises textiles Auvergne-Rhône-Alpes (Unitex) et PDG des Tissages de Charlieu (70 salariés, 10 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an passé). En mars 2020, l’entreprise de la Loire avait été parmi les premières à fabriquer des masques en tissu biologique. "Il faut absolument arrêter de penser que nous ne pouvons pas produire en France ce que nous consommons, insiste-il. Nous produisons déjà beaucoup de textiles techniques et de luxe, mais ce n’est pas suffisant! Nous devons aussi fabriquer du moyen de gamme. C’est la seule façon de réindustrialiser massivement notre pays et de ne plus déléguer nos émissions de CO2 à des pays bien moins performants que la France."

Engagée depuis plus d’une décennie dans le développement durable, son entreprise, spécialisée dans les tissus Jacquard, mettra en production durant l’été 2021 un robot de confection de sacs de caisse en matières recyclées. Le projet associe relocalisation et écoresponsabilité, avec l’objectif de produire plus de 12 millions de sacs en toile par an pour le groupe Auchan et d’économiser chaque année 48 000 tonnes de CO2. Un investissement de 8 millions d’euros sur deux ans, subventionné à hauteur de 800 000 euros par France relance, qui permettra d’acheter quatre robots, mais aussi de créer une plate-forme de R&D et de couvrir les toits de la manufacture en panneaux photovoltaïques. Éric Boël prévoit la création de 46 emplois.

Porcher Industries (2 000 salariés dont 1 000 en France, 300 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020), groupe fondé il y a plus d’un siècle à Éclose-Badinières (Isère), parie sur l’innovation pour rester compétitif. Issue des filatures lyonnaises du début du XXe siècle, l’entreprise a été pionnière dans la conception et la production de nouveaux matériaux à forte valeur ajoutée alliant les fibres et la chimie. Elle est le seul fabricant français d’airbags pour l’industrie automobile. En 2020, son PDG, André Genton, a achevé un programme d’investissements de 100 millions d’euros - dont 30 millions dans deux usines en Ardèche - initié en 2017 suite à l’entrée dans le capital du fonds d’investissement britannique Warwick Capital Partners.

"L’objectif est d’accentuer notre avance technologique dans la conception et la production des matériaux du futur, notamment les solutions composites thermoplastiques de haute performance et les textiles intelligents, explique André Genton. Nous proposons des alternatives plus performantes, plus légères et plus écologiques à l’acier, à l’aluminium et à d’autres alliages métalliques." Ces matériaux intègrent désormais des fonctionnalités directement dans la fibre comme l’illumination de certaines zones de vêtements, sans câble, ni ampoules permettant de renforcer la sécurité des cyclistes et des motards par exemple. Les débouchés sont multiples pour l’aéronautique, l’automobile, l’industrie… "L’innovation et la globalisation de l’offre nous ont permis de devenir un leader mondial ", ajoute le PDG de Porcher Industries.

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Des usages techniques et médicaux

Boldoduc, entreprise de tissage de soierie de Dardilly, aux portes de Lyon (Rhône), reprise au début des années 1990 par Jean-Charles Potelle, a développé et conçu, au sein de son bureau de R&D, un masque de protection pour l’activité physique. Le produit, baptisé Boldo’Air, a été réalisé avec l’accompagnement, notamment, de Techtera, le pôle de compétitivité textile de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Au fil des années, Boldoduc (60 millions de chiffre d’affaires en 2020, une soixantaine de salariés en France) s’est orienté vers la conception et la fabrication industrielle de textiles à usages techniques et fonctionnels (textiles de contention), ainsi que dans les solutions de protection et d’emballage des biens et des personnes (filets de protection pour les compétitions de tir à l’arc, barrières de protection environnementale…). Il maîtrise toute la chaîne, du tricotage-tissage à la confection en passant par l’ennoblissement et l’impression. Le groupe conçoit, fabrique et distribue également des vêtements adaptés aux seniors et aux personnes à mobilité réduite. Pour Jean-Charles Potelle, "c’est la remise en cause permanente et l’automatisation" qui permettent à son entreprise de conserver un temps d’avance sur la concurrence.

Après avoir failli disparaître, l’entreprise ardéchoise Chamatex, créée ex nihilo au début des années 1980 pour évoluer dans le secteur de l’habillement, a, elle aussi, pris le virage du textile technique. Sous l’impulsion de Gilles Réguillon qui en a pris le contrôle en 2011, l’entreprise (150 salariés, 40 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020) est parvenue à se sauver, au prix d’une importante restructuration, mais aussi en développant de nouvelles solutions. En lien avec Babolat, elle a lancé en 2016 Matryx, une technologie à l’origine de la chaussure de sport la plus légère du marché.

Le luxe attiré par ces savoir-faire

Après avoir absorbé l’entreprise de voilage et de tissus d’ameublement Rocle en 2019 et lancé dans la foulée une filiale dédiée au secteur de la santé (Rocle Health Care), Chamatex vient d’entrer au capital de TopTex Cube. Créée par l’ancien patron du groupe Lafuma, Philippe Joffard, en 2014, cette start-up drômoise est spécialisée dans la recherche et la mise en œuvre de solutions textiles innovantes, comme l’assemblage sans coutures par soudure à ultra-sons. Sur son site d’Ardoix (Ardèche), Chamatex a également lancé, en septembre 2020, sa filiale ASF 4.0, spécialisée dans la production automatisée de chaussures de sport dans le cadre d’un partenariat avec Babolat, Millet et Salomon.

Si "la filière de l’habillement a dégringolé", reconnaît un professionnel du secteur, "celles du textile technique, du textile médical et du luxe ont su rester attractives ». La région Auvergne-Rhône-Alpes en abrite de beaux exemples. Leader mondial des chaussettes et bas de contention et de compression, Sigvaris (220 millions de chiffre d’affaires pour le groupe en 2020, 750 salariés dont 450 dans la Loire) n’a jamais quitté l’Hexagone. Il va même investir 14 millions d’euros dans les trois prochaines années sur ses deux sites de la Loire et dans son usine d’Huningue (Haut-Rhin). Arrivé en 2017 à la tête de l’entreprise familiale suisse, Stéphane Mathieu a engagé la modernisation d’une société dont les principaux concurrents ne sont qu’à quelques dizaines de kilomètres: les Français Thuasne, spécialisé dans la fabrication de textiles élastiques étroits (220 millions d’euros de chiffre d’affaires, 2 450 salariés), et Innothéra (250 millions d’euros de chiffre d’affaires, 1 500 salariés) qui l’an passé a acquis Gibaud, ou encore Richard Frères à Saint-Genest-Lerpt (Loire), le nouveau centre de compétences en orthèses médicales du groupe austro-allemand Lohmann & Rauscher. Autant d’entreprises qui profitent et cultivent un savoir-faire local historique lié à la mécanisation de la production de rubans.

Cette filière du tissage a séduit Toyine Sellers. Après deux décennies comme architecte d’intérieur, la designeuse britannique a découvert un monde d’artisans qualifiés et passionnés alors qu’elle travaillait sur les boutiques de marques de luxe (Chanel, Vuitton, Fendi, Gucci, Dior...). Elle a choisi la France et Auberives-en-Royans, en Isère, pour installer et développer un atelier d’une dizaine de salariés qui tissent, sur des métiers d’occasion, le lin, la soie, la laine, le mohair et le cuir. "Nous concevons et fabriquons des textiles uniques, des tapis tissés à la main, des oreillers faits main, des jetés et des pochettes", détaille la dirigeante de TS Texture & Design. Aujourd’hui, 80% de la production sont exportés, en grande majorité vers les États-Unis. Sa petite entreprise a été retenue dans le cadre du plan France Relance.

Ce créneau du luxe est aussi le terrain de prédilection de Bignon – Dervaux 1878. Avec ses neuf salariés, la petite société de Belmont-de-la-Loire (Loire) confectionne et brode du linge de maison haut de gamme. Frappée de plein fouet par la crise sanitaire, elle a lancé une collection premium à destination d’une clientèle internationale via des sites de vente en ligne à l’étranger avec la création de cinq emplois à la clé. Son président, Michel Colombier, va investir plus de 500 000 euros dans de nouvelles brodeuses pour augmenter ses capacités de production. 

L’Auvergne parie sur le durable

La PME de vêtements sportswear Picture Organic Clothing, fondée en 2008 par trois amis d’enfance passionnés de skate et de surf, vient de lancer une toute nouvelle gamme de vêtements techniques révolutionnaires avec du tissu biosourcé. L’entreprise de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), 65 salariés et 27 millions d’euros de chiffre d’affaires attendus en 2021, produit depuis peu la doudoune Welcome, fabriquée à partir de déchets de canne à sucre. "Cette année, 30 % de la collection seront à base de produits biosourcés. Et dès l’an prochain, ce seront 65 %, souffle Julien Durant, le cofondateur de la marque, qui espère atteindre les 100 % en 2025. Nous cherchons à toujours plus minimiser notre empreinte écologique." Confectionnés dans la région avec des matières 100 % recyclées, les vêtements de la start-up Youkan, née en 2019 à Clermont-Ferrand, figurent déjà dans le top 10 des marques de mode françaises les plus écoresponsables, saluées par l’application Clear Fashion. Toujours dans le Puy-de-Dôme, Animoz Clothing propose, lui, des produits sportswear à base de chanvre. Les broderies et la sérigraphie des vêtements sont réalisées par des entreprises locales. Geneviève Colonna d'Istria


Picture Organic Clothing utilise la canne à sucre et l’huile de la graine de ricin pour fabriquer une veste de ski.

Satab en mode smart textile

Satab, le leader européen du textile étroit installé depuis 1905 à Saint-Just-Malmont (Haute-Loire), produit 5 millions de mètres de rubans par semaine. Mais la PME s’est aussi lancée dans la production de fils techniques, proposant le premier harnais lumineux connecté dédié à la sécurité des cyclistes et autres usagers vulnérables de la route. L’implantation de barrettes lumineuses à LED, fixées sur les rubans connectés, offre au porteur du harnais une visibilité à 360°, de jour comme de nuit. Le commodo, fixé sur le guidon du vélo, et le harnais sont liés grâce à la technologie Bluetooth low energy (BLE). Les cyclistes peuvent déclencher à partir du commodo, clignotants, feux de détresse et feux de stop du harnais. Satab, qui emploie quelque 300 personnes, avait déjà mis au point en 2019 une fermeture éclair 2.0. Geneviève Colonna d’Istria

 

La région Auvergne-Rhône-Alpes en chiffres

Etablissements 851

Salariés 22 348

Fabrication de textiles 11 824

Habillement 2 770

Cuir et Chaussures 7 754

Source : Urssaf (décembre 2019)

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