D’un circuit de Formule 1 à une ligne de production pharmaceutique, les liens ne sont pas évidents. L’écurie britannique McLaren et le laboratoire français Sanofi travaillent pourtant étroitement depuis 2021, l’expertise analytique des données de courses automobiles du premier venant en appui de la performance industrielle du second. En quatre ans de collaboration, des résultats sont bien tangibles.
«Depuis le démarrage, nous avons amélioré le temps d’utilisation de nos lignes de production de nos dix plus grands sites engagés dans ce programme d’une moyenne de 8%, avec dans certains cas des gains de performance de plus de 40%», assure Brendan O’Callaghan, vice-président exécutif des Affaires industrielles de Sanofi. Avant d’évoquer les trois idées clés insufflées par les technologies et l’approche de McLaren : «standardiser, simplifier et digitaliser».
Avec 300 capteurs embarqués sur chaque F1, environ 2 téraoctets de données analysés par course et des simulations initiées toutes les 18 secondes pour s’adapter en temps réel aux conditions de courses et des voitures, McLaren dispose d’une certaine expertise dans le traitement et l’utilisation des données. Depuis plusieurs années, l’écurie a mis en place une unité spécifique, McLaren Accelerator, qui offre des services à d’autres acteurs industriels, comme Unilever ou Google. Mais aucune collaboration «n’est aussi intense qu’avec Sanofi», décrit Nawaz Sumar, ingénieur en chef chez McLaren Accelerator. Lequel affirme même que «McLaren n’aurait sans doute jamais remporté le titre constructeurs 2024» qui lui échappait depuis 1998, «sans Sanofi». Car les challenges proposés par le laboratoire permettent en retour à l’écurie d’améliorer ses outils numériques et ses méthodologies analytiques. Comme la conception d’un nouveau simulateur de courses, dopé aux remarques de collaborateurs de Sanofi.
Des solutions McLaren dans 200 lignes de production Sanofi
Le premier bénéficiaire demeure cependant Sanofi, ce qui est logique vue sa position de client. Loin des pistes de courses, au cœur des usines, McLaren a contribué à changer la donne. Au début de l’aventure, «nous cherchions à améliorer la productivité», se remémore Brendan O’Callaghan. «Nous voulions comprendre et réduire tous les temps d’arrêts sur les lignes. McLaren est arrivé et a appliqué certaines de ses technologies pour déterminer les causes des indisponibilités et trouver des solutions.» Démarrée sur 5 lignes de production dans des usines en Hongrie, Allemagne et Irlande, cette collaboration se déploie désormais sur plus de 200 lignes de Sanofi concernées pour le moment par ce partenariat, notamment aussi en Italie et en France.
L’expertise McLaren permet au laboratoire d’améliorer l’efficience des changements de production sur une même ligne, qui nécessitent des opérations de nettoyage et de modification de machines. Brendan O’Callaghan raconte comment ses équipes se sont basées «sur le principe d’un pit-stop de Formule 1, que les équipes de McLaren parviennent à faire en 2 secondes. La question a porté sur comment nous pouvions appliquer leur approche et leur technologie pour analyser tout ce qui se passait lors d’un changement de production sur une ligne, d’identifier toutes les étapes et ensuite tout réorganiser pour que nos équipes mènent ces étapes avec plus d’efficacité, notamment avec des opérations menées en parallèle et moins de manière séquentielle. Dans certains cas, nous avons réussi à réduire le temps de changement de plus de 30%».
Sanofi s'inspire de la culture et de l'esprit d'équipe de McLaren
La collaboration avec McLaren a aussi conduit à la mise en place d’une visualisation de l’efficience opérationnelle, via un système digital de mesure de performance pour les lignes de production. Grâce à des capteurs, Sanofi a pu développer un véritable tableau de bord offrant une visibilité en temps réel sur les sites de production, lesquels peuvent comparer leurs résultats, en direct, avec ceux d’autres sites hébergeant des lignes similaires.
Ce système sert aussi à émuler les troupes avec un peu de compétition, mais basé sur «une culture d’apprentissage et non punitive, centrée sur l’échange et la collaboration, cet état d’esprit qui fait la petite touche magique de McLaren», précise Brendan O’Callaghan. Sanofi a même initié un championnat maison entre les différents sites de production, avec des trophées annuels. Cette année, Oscar Piastri, le pilote australien de McLaren qui a terminé quatrième du championnat 2024, a remis des miniatures de son casque aux équipes primées lors d’une célébration mi-décembre au Campus de Sanofi à Gentilly (Val-de-Marne).
Des caméras et capteurs implantés sur les lignes
Le meilleur exemple se niche dans l’usine Sanofi produisant des cartouches d’insuline à Francfort, en Allemagne. Sur le segment dédié au scellement des bouchons sur les cartouches, les opérateurs se trouvaient régulièrement confrontés à des problèmes de casse des flacons en verre, entraînant des arrêts des équipements plusieurs fois par jour. Sur cette ligne à haute cadence, capable de produire 600 unités par minute, impossible pour l’œil humain de suivre le rythme et de détecter des failles. McLaren a alors déployé un système de caméras, utilisé sur le nez de leur Formule 1 pour mesurer, à partir de capteurs placés sur le côté de l’aileron avant, des paramètres de vibration et de déflexion entraînant des effets sur la vitesse, à chaque virage. «Nous avons installé des caméras sur la ligne pour traquer le parcours de chaque bouchon et signaler en direct aux opérateurs toute sortie de trajectoire et à quels endroits précis», explique Paul Wallace, en charge de la direction technique de McLaren Accelerator. Ces travaux ont permis depuis de corriger le système, d’intervenir plus vite, et d’augmenter le temps d’opération de 47% de la ligne. Par an, il s’agit de 5 millions de doses supplémentaires d’insuline produites.
Un système de caméras a aussi été implanté sur une ligne de conditionnement à très haute cadence dans l’usine du groupe à Csanyikvölgy, en Hongrie. Après le remplissage, des seringues en verre se retrouvaient parfois bloquées dans les convoyeurs, voire en chutaient. Les images ont permis de détecter toutes les causes techniques et d’y remédier. En Irlande, l’usine Sanofi à Waterford a aussi intégré des caméras de haute précision pour mesurer l’ensemble des paramètres lors du processus d’étiquetage sur des doses de médicaments injectables. Ce qui a permis de réduire les temps de validation de cette étape de production et donc de mise sur le marché. En plus des systèmes de caméras, McLaren a parfois agrémenté ces étapes de diagnostic avec des capteurs acoustiques, offrant des données de détection complémentaires dans des zones peu éclairées sur les lignes de production.
Sanofi vise le titre de champion de la biopharma
Après quatre ans de collaboration, Sanofi poursuit l’aventure avec McLaren. Améliorer la productivité industrielle demeure dans les champs d’application, mais d’autres horizons s’ouvrent également. Le laboratoire pourrait intégrer des solutions de l’écurie pour mieux adapter d’autres procédés, comme une meilleure anticipation des commandes de médicaments par pays, ou une meilleure coordination de l’ensemble des équipes dans le cadre du lancement d’un nouveau médicament. Avec l’objectif de suivre l’exemple de McLaren, champion 2024 des constructeurs, et de faire de Sanofi, selon Brendan O’Callaghan, «le champion de la biopharma».



