Les mesures de distanciation n’ont pas bridé l’enthousiasme. Début septembre, L’Oréal, Kering, Total, Rexel et Capgemini ont célébré la naissance de Hi ! Paris, un centre de recherche en intelligence artificielle commun à HEC et Polytechnique. Avec des ambitions à la hauteur de ces mécènes : atteindre un budget annuel de 50 millions d’euros pour devenir un champion mondial. Un projet scientifique autant qu’industriel qui donnera accès aux entreprises à un vivier de recrutement. Et leur permettra d’orienter, à travers un comité consultatif, les recherches vers des cas d’usages pertinents pour leur activité.
Dernier exemple d’une relation ancienne entre science et industrie, Hi ! Paris traduit le renforcement des liens entre les deux mondes, cultivés par un écosystème dynamique toujours plus touffu, de l’union libre au mariage. "Les normes et les technologies évoluent vite, décrit Yves Fort, le directeur des opérations scientifiques de l’Agence nationale de la recherche (ANR), dont un quart du budget finance la recherche partenariale. Pour se développer, les entreprises ont besoin de se ressourcer dans la recherche fondamentale."
Les grands groupes mettent le paquet. Huit chaires industrielles, deux unités mixtes de recherche (UMR) et un laboratoire commun avec le CNRS chez Saint-Gobain. Quelque 300 collaborations de recherche, 14 laboratoires communs et 150 thésards à EDF. L’accumulation de projets collaboratifs révèle leur importance stratégique. L’enjeu ? "Rester à la pointe, renforcer des connaissances de fond que nous transcrivons opérationnellement", relate Bernard Salha, le directeur de la R & D d’EDF. Depuis 2012, l’énergéticien travaille notamment avec la fondation Jacques Hadamard, organisant des séminaires entre chercheurs du public et du privé pour mobiliser les dernières avancées mathématiques au profit de l’optimisation de ses réseaux et de la prévision de l’offre et de la demande d’électricité.
Les collaborations élargies sont légion et fructueuses. Comme Toulouse White Biotechnology qui, sous tutelle de labos publics, rassemble plus de 30 acteurs privés – dont L’Oréal, Solvay et Michelin – pour concevoir des produits biosourcés. "Nous nous intéressons au même sujet sous des angles différents. Mutualiser nos moyens permet d’accroître nos connaissances", fait valoir Ivan Rodriguez, le directeur international de l’open innovation de L’Oréal.
Pour mettre sur pied des projets de ce type, aux multiples partenaires, les organismes spécialisés tels les instituts de recherche technologique (IRT) peuvent aider. Depuis septembre, l’IRT Jules Verne de Nantes (Loire-Atlantique) mène ainsi un projet de R & D pour fabriquer des pales d’éoliennes recyclables, incluant des industriels sur toute la chaîne de production, mobilisant 18,5 millions d’euros sur trois ans.
Des grands groupes aux PME, tous s’engagent
À l’image de ces projets, la recherche partenariale a changé d’échelle. "En R & D, la concurrence est mondiale, juge Stéphane Siebert, le directeur de la recherche technologique du CEA. Il est fréquent qu’un partenaire soumette des sujets voisins à différents laboratoires."
Un jeu auquel s’adonnent les grands groupes. "Pour travailler avec les meilleurs, nous possédons cinq campus d’innovation dans le monde, témoigne Olivier Letessier, le directeur R & D d’Air liquide. À Paris-Saclay bien sûr, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne, au Japon et en Chine." Depuis 2016, le spécialiste des gaz industriels organise même un challenge scientifique ouvert aux laboratoires du monde entier. Un moyen efficace de signer des partenariats avec les plus prometteurs…
Mais l’action de ces mastodontes ne doit pas cacher une réalité française moins flamboyante. Entre 2014 et 2016, seules 17 % des entreprises innovantes ont collaboré avec la recherche publique, selon le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Un panel dominé par les entreprises à haute intensité technologique et par les grands groupes. Mais toutes les PME n’en sont pas absentes. Pour preuve, elles représentent la moitié des 600 partenaires du CEA. Pragmatiques, proches du marché, ces dernières "effectuent majoritairement de l’intégration de technologies pour rendre leurs produits plus innovants", expose Stéphane Siebert.
La collaboration de Riber avec plusieurs laboratoires du CNRS en est la parfaite illustration. Championne mondiale des machines d’épitaxie par jet moléculaire – une technologie de fabrication de semi-conducteurs –, elle profite de ses partenariats pour améliorer ses produits. Et anticiper de nouveaux marchés. "Si le CNRS réalise une architecture révolutionnaire avec notre machine, nous pourrons proposer des solutions de fabrication sur étagère", résume Philippe Ley, le président du directoire de la pépite.
Des cas d’usages… et des financements
Ingénieusement, Riber conserve les droits sur l’intégralité des technologies développées sur ses machines, tandis que le CNRS se réserve les innovations portant sur les matériaux. Vendeuse de caméras intelligentes anticollision équipant les automates en usine, la PME Arcure bénéficie, elle, de licences d’exploitation exclusives sur des brevets du CEA. Source d’inquiétude autant que de chiffre d’affaires, la propriété intellectuelle rebute parfois les entreprises, qui craignent de se voir dépossédées de leurs inventions. "Du côté des chercheurs, c’est un frein important, mais que l’on ne voit jamais en pratique", juge Emmanuel Custodero, le directeur scientifique de Michelin. Selon lui, la clé réside dans des partenariats longs et progressifs, évoluant de simples projets jusqu’à des collaborations institutionnalisées, qui permettent de « construire une relation de confiance ».
Pour éviter des discussions redondantes, les grands groupes signent souvent des contrats-cadres. "Notre accord avec le CNRS dure depuis plus de trente ans, période durant laquelle nous avons mené plus de 1 000 thèses et 200 projets, illustre Marko Erman, le directeur scientifique de Thales. Seul ce contrat est négocié tous les cinq ans." Avec des interlocuteurs aguerris. "Toutes nos directions régionales sont équipées de services de partenariat et de valorisation, pour expliquer et négocier les contrats aux côtés des chercheurs", explique Carole Chrétien, chargée des relations du CNRS avec les entreprises.

L'unité mixe de recherche CNRS-Thales est une référence dans les technologies quantiques, de la spintronique et du calcul neuronal.
Mais tous insistent sur un point : pour une relation fructueuse, l’industriel doit aussi s’acculturer au monde de la recherche. Ni le temps, ni les objectifs des scientifiques ne sont ceux de l’industrie, et la science reste itérative et incertaine. Avec ces collaborations, les chercheurs gagnent, pour leur part, des cas d’usages… et des financements. "Nous bénéficions de la connaissance de terrain des industriels, avec lesquels nous envisageons les verrous bloquant une application concrète", témoigne Christine Vautrin-Ul, professeure à l’université d’Orléans (Loiret), qui développe des capteurs innovants de détection de micropolluants dans les rivières.
Les financements, eux, s’avèrent indispensables pour mener des recherches dans un contexte d’investissements publics taris. Le Centre de robotique de Mines ParisTech, par exemple, finance les deux tiers de son budget de 2 millions d’euros par les contrats privés. "Les collaborations permettent d’embaucher des doctorants, de maintenir nos plates-formes expérimentales à jour et donc de faire de la bonne recherche", observe Arnaud de la Fortelle, le directeur du centre. À une autre échelle, le financement privé permet de constituer des laboratoires de pointe, reconnus à l’international. En témoigne l’UMR de Thales avec le CNRS, une référence dans le domaine des technologies quantiques, de la spintronique et du calcul neuronal. Dans ses rangs, un prix Nobel et une médaille d’argent du CNRS.
Derrière ces exemples, quel impact sur l’économie et la société française ? L’évaluation globale est difficile par manque d’outils, répondait en 2018 la Cour des comptes, regrettant des résultats "très en retrait par rapport aux prévisions initiales" pour les bilans partiels. Sur les trois premiers exercices des sociétés d’accélération du transfert de technologies (Satt) par exemple, 4,7 millions d’euros de revenus ont été dégagés, contre 17,5 millions attendus (- 73 %), et 1 082 brevets ont été déposés, moitié moins qu’espéré. D’où sa demande de "resserrer rapidement le champ et le financement des nouveaux outils". Une requête restée lettre morte pour l’instant, ni l’argent public investi ni le nombre de collaborations n’ayant été réduits. Bien au contraire.
Une pléthore de subventions
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Le crédit impôt recherche (CIR)
Dédié à la R & D privée, le CIR compense, à hauteur de 30 %, l’ensemble des dépenses dédiées à l’innovation des entreprises privées, jusqu’à 100 millions d’euros, et 5 % au-delà. -
La convention industrielle de formation par la recherche (Cifre)
L’embauche d’un doctorant par une entreprise – dont le salaire minimum est de 23 500 euros annuel – est subventionné à hauteur de 14 000 euros par an par la subvention Cifre, le reste des dépenses étant éligible au CIR. -
Le programme d’investissement d’avenir (PIA)
Ce vaste plan consacre un budget conséquent aux outils de la recherche partenariale : ensemble, les instituts de recherche technologique (IRT) et les instituts pour la transition énergétique (ITE) sont dotés de plus de 1,3 milliard d’euros, les sociétés d’accélération du transfert de technologies (Satt) de 857 millions d’euros et les instituts Carnot de 173 millions. -
L’Agence nationale de la recherche (ANR)
Si l’ANR vise d’abord la recherche académique, ses financements irriguent nombre d’instruments de la recherche partenariale : instituts Carnot, chaires industrielles, laboratoires communs... Par ailleurs, l’agence lance des appels à projets sur les sujets de recherche qu’elle finance. -
Horizon Europe
Ce programme de financement de l’Union européenne vient en soutien à l’innovation des grands groupes comme des PME en finançant les projets collaboratifs de R & D, orientés marché ou innovation.



