Klaus Rosenfeld a noté la date dans son agenda depuis plusieurs semaines. Le PDG de l’équipementier allemand Schaeffler, qui compte 120000 salariés dans le monde et six usines en France, sera le 19 mai au château de Versailles pour assister au sommet Choose France. Depuis 2018, le grand raout autour d’Emmanuel Macron est devenu un incontournable pour les grands patrons internationaux, au point que le Royaume-Uni, depuis l’été dernier, a copié la formule. Dans la galerie des Glaces, investisseurs américains, européens ou japonais se voient dérouler le tapis rouge. «À Davos, si vous payez, vous rentrez. À Versailles, il faut être invité», vante l’un des organisateurs.
En sept éditions, l’événement a donné lieu à 178 annonces d’investissements sous les ors du château, cumulant près de 45 milliards d’euros, selon l’Élysée. «C’est devenu un catalyseur. Le sommet permet de mettre tout le monde sous tension et de remporter des arbitrages», remarque Maire-Cécile Tardieu, la directrice générale déléguée de Business France. La majeure partie des projets concerne des réinvestissements sur des sites existants, pour les moderniser ou étendre leurs capacités de production. C’est dans ce cadre que s’inscrivent la modernisation des usines du géant de l’agroalimentaire Mars et l’extension de celle d’AkzoNobel dans l’Ariège, par exemple.
Une quinzaine de nouveaux sites opérationnels
Jusqu’à présent, peu de nouveaux sites ont en revanche ouvert leurs portes. Selon le décompte de L’Usine Nouvelle, environ une quinzaine sont opérationnels sur les 39 créations d’usines, de centres R&D et de datacenters annoncés. «Mais le nombre de projets a fortement augmenté lors de l’édition 2024, avec une cinquantaine d’annonces, dont beaucoup toujours en cours», démine Business France, qui estime à une centaine les projets de tout type achevés ou bien engagés.
Le groupe japonais Nidec a ainsi démarré les tests de production de la première tranche de son usine de batteries stationnaires à La Fouillouse (Loire). Dans l’agroalimentaire, le coréen Sias (pour Société industrielle et agricole de la Somme) doit aussi lancer en juin sa fabrication de nouilles ramen en Alsace, avec une capacité de production révisée à la hausse grâce à deux lignes au lieu d’une prévue à l’origine. À Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Vicky Foods produit déjà ses pains de mie. Une bonne partie des annonces concernant le numérique se sont aussi concrétisées, comme le studio de réalité augmentée de Snap, le centre de recherche parisien de Google sur l’intelligence artificielle et celui dédié à la 5G du suédois Ericsson, qui emploie déjà 180 chercheurs en Ile-de-France.

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Sources : entreprises ; L’Usine Nouvelle GlobalFoundries se fait attendre
Mais a contrario, le contingent des projets sérieusement compromis est grimpé en flèche ces derniers mois, avec sept abandons dans le secteur industriel et numérique, selon nos informations. Et pas des moindres ! Le plus emblématique est celui de GlobalFoundries. Le fondeur américain devait construire, en partenariat avec STMicroelectronics, une usine de puces à 7,5 milliards d’euros à Crolles (Isère). Malgré les subventions promises, il ne donne plus de nouvelles, selon des sources syndicales. «Le rythme de notre expansion à Crolles dépendra de la demande des clients et des conditions du marché», se borne à préciser le groupe américain à L’Usine Nouvelle. Difficile de savoir s’il attend la reprise du secteur – prévue en 2026 par les analystes – ou s’il a définitivement abandonné le projet au profit d’un recentrage aux États-Unis…
Et ce n’est pas le seul échec. En Normandie, l’américain Eastman prévoyait d’ouvrir à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime) une usine de recyclage de plastique de près de 1 milliard d’euros. Le projet a été mis en suspens jusqu’à nouvel ordre, alors que la concurrence des importations de plastique recyclé a cassé les prix sur le marché européen. Idem pour celui porté par le canadien Loop et par Suez, en Moselle, également sur le recyclage chimique des plastiques. D’autres abandons sont plus définitifs. La faillite de la start-up allemande Lilium a compromis le projet d’usine de taxis volants en Occitanie. Augustus Intelligence, qui devait ouvrir un centre d’IA, a disparu. Dans le secteur de la distribution, l’ambition du turc Getir de développer des «dark stores» dans les villes françaises s’est fracassée sur le durcissement de la réglementation.
Les industriels prennent leur temps
Le contexte plus compliqué reflète surtout des difficultés sectorielles.
— Marie-Cécile Tardieu, Business France
Business France refuse de voir dans ces déconvenues des signes de désaffectation des investisseurs étrangers. «Le contexte plus compliqué reflète surtout des difficultés sectorielles. Il est important que l’Europe mette en place les protections nécessaires pour le développement de certaines filières», avance Marie-Cécile Tardieu. Le constat vaut pour la filière des batteries électriques. Aucun projet n’a été mis en pause pour l’instant, mais tous ou presque ont pris du retard. C’est le cas de la gigafactory de batteries annoncée par le taïwanais Prologium, dont la construction à Dunkerque démarrera début 2026, un an plus tard que prévu. «Nous allons prendre plus de temps pour revoir son design afin d’y produire des batteries de quatrième génération», assure Calvin Hsieh, le directeur du futur site, qui prévoit une mise en service en 2028.
L’ouverture de l’usine de matériaux de cathodes de batteries d’Orano et du chinois XTC a été décalée d’un an, à 2027, comme celle prévue par Axens et le chinois Minmetals New Energy, reportée à 2028. «Le marché des véhicules électriques et la filière européenne des batteries ne sont pas encore pleinement matures en Europe. La faillite de Northvolt en Suède est aussi l’une des raisons de la baisse des investissements», liste le groupe coréen Enchem, qui prévoit désormais de produire ses électrolytes à Dunkerque (Nord) fin 2026.
D’autres projets profitent de vents plus porteurs. La start-up estonienne Skeleton doit ouvrir en juin son laboratoire toulousain, avec deux chercheurs, mais n’a pas encore choisi la localisation de son usine de super-condensateurs en Occitanie. «Elle est toujours prévue pour 2029, mais nous sommes un peu moins pressés», reconnaît Arnaud Castaignet, le vice-président de Skeleton. La start-up s’est en revanche dotée d’un directeur pour le secteur de défense afin de répondre aux enjeux de l’économie de guerre, absents de la feuille de route initiale.
Batailles administratives et oppositions locales
Pour faire aboutir des projets, inviter des grands patrons à Versailles ne fait pas tout. Une fois replié le tapis rouge, l’intendance doit encore suivre. «Cela nous donne de la visibilité auprès de nos maisons mères. J’ai beaucoup plus de facilité à demander des capitaux qu’auparavant», salue Sami Slim, le directeur général de Telehouse France. Mais «le niveau d’attente créé est très élevé. Il faut que la réalité s’aligne avec les promesses. La recherche de foncier, les batailles administratives… c’est moi qui les gère», relève le dirigeant, qui bataille pour faire accepter ses datacenters.
Ce qui n’est pas toujours simple. Confronté à des oppositions locales, le projet d’usine géante de saumons de Pure Salmon dans l’estuaire de la Gironde doit encore franchir l’étape de l’enquête publique et affiche déjà deux ans de retard, avec une commercialisation de ses premiers poissons prévue fin 2027. Même s’il a achevé toutes les démarches administratives, le fabricant de panneaux solaires Holosolis doit encore réussir à lever les près de 200 millions d’euros nécessaires à la construction de son usine à la fin de l’année, «dans un contexte nettement moins porteur qu’il y a deux ans».
Même achevés, certains projets peuvent encore connaître des fortunes diverses. Le laboratoire pharmaceutique Merck a bien injecté 80 millions d’euros sur son site de Martillac (Gironde) pour y doubler la production de biomédicaments, comme il l’avait promis en 2021. Mais faute d’avoir réussi à trouver les clients espérés, il s’apprête à lancer un plan social et à céder son usine. L’américain Abbvie serait candidat à la reprise. Un autre investissement étranger, cette fois-ci annoncé hors de Choose France.



