«Un hiver chaud». C’est ainsi que le syndicat de l’industrie IG Metall a promis de réagir, sortant de sa traditionnelle réserve, dès l’annonce par Volkswagen de la possibilité de fermer trois usines en Allemagne. Avec possiblement plusieurs dizaines de milliers de suppressions de postes, le constructeur dénonce ainsi un accord sur la sécurité de l’emploi, datant de 1994 et en vigueur jusqu’en 2029.
Un véritable séisme. En l’espace de quelques semaines, Volkswagen est passé de fleuron national à symbole d’une industrie allemande incapable de s’adapter aux nouveaux défis. Celui de la décarbonation d’abord. Car nombre d’entreprises dans la chimie et l’industrie lourde avaient fait reposer la compétitivité de leurs process industriels sur le gaz russe via pipeline, remplacé par du gaz américain ou norvégien, plus coûteux. Très touché, le géant de la chimie BASF a lancé un plan d’économies de 2,1 milliards d’euros d’ici à la fin 2026, qui se traduit par la fermeture de dizaines d’installations et la suppression de 2600 emplois, y compris sur son site historique de Ludwigshafen.
Un affaiblissement continu
En outre, l’économie très dépendante des exportations n’a pas su voir les signes de rétrécissement de la demande extérieure et l’évolution de son partenaire chinois, qui passe du statut d’importateur de biens matériels à celui de concurrent direct sur la scène mondiale, notamment dans les machines-outils et l’automobile. Si ces causes sont bien connues, l’ampleur du phénomène à long terme reste difficile à cerner. «La situation actuelle diffère largement de la crise de 2009-2010, tranche Klaus-Heiner Röhl, économiste à l’institut d’économie allemande de Cologne. À l’époque, la contraction rapide de l’économie mondiale avait entraîné une baisse brutale des commandes, suivie d’une reprise tout aussi rapide. Aujourd’hui, c’est un affaiblissement lent mais continu, alimenté par des facteurs structurels tels que les prix de l’énergie et la transition vers la neutralité carbone.»
Empêtrée depuis des mois dans des querelles internes, la coalition gouvernementale a fini par exploser, laissant les investisseurs sans visibilité sur leur environnement. Enfin, l’effet d’ampleur de la crise s’explique par l’interdépendance des secteurs industriels (chimie, sidérurgie, automobile) qui faisaient hier la force du modèle économique allemand et qui tombent aujourd’hui comme un château de cartes. Dans ce contexte, les relations de confiance entre donneurs d’ordres et sous-traitants pourraient s’en trouver bouleversées.

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Traditionnellement, ces derniers investissent avec la certitude qu’ils trouveront preneurs auprès de leurs clients. Mais la machine semble grippée, en particulier dans l’automobile. «Les fournisseurs de taille intermédiaire se plaignent de retards de paiement, ce qui crée des problèmes de liquidités», relate Klaus-Heiner Röhl. De fait, vingt entreprises du secteur, dégageant chacune plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires par an, ont déposé le bilan au cours des six premiers mois de l’année. Presque deux fois plus qu’en 2023, sur la même période.
«Quand j’entends que Volkswagen cherche à réduire ses coûts, je le dis clairement : il n’y a rien à aller chercher du côté des fournisseurs, assure Christian Vietmeyer, le porte-parole de l’association de l’industrie des fournisseurs allemands, qui regroupe environ 9 000 entreprises. Les investissements massifs consentis dans l’électromobilité sont loin d’être amortis.» Avec une demande qui s’étiole, nombre de sous-traitants disent n’avoir d’autre choix que de réduire leur masse salariale. Le fabricant de boîtes de vitesses ZF Friedrichshafen a annoncé la suppression de 14000 postes en Allemagne, tandis que Bosch fera disparaître 1200 emplois dans le développement de ses systèmes embarqués et que Schaeffler anticipe une réduction de 2800 postes.
La cogestion fragilisée
Une variable d’ajustement qui provoque l’indignation d’IG Metall, qui considère dans certains cas que les entreprises sont encore suffisamment solides pour éviter les licenciements. «Ce ne sont pas les coûts de personnel qui sont en cause dans la crise de Volkswagen, mais bien les erreurs stratégiques du management», dénonce par exemple Daniela Cavallo, la présidente de son comité d’entreprise. Un autre pilier du modèle allemand, la cogestion, qui permet aux syndicats de siéger au conseil de surveillance, pourrait-il être remis en cause ? «Autrefois, en cas de crise, les négociations entre direction et syndicats commençaient bien en amont, explique un représentant du personnel, sous couvert d’anonymat. De plus en plus, les syndicalistes sont mis devant le fait accompli en cas de licenciements et n’ont d’autre choix que d’adopter une posture ferme.» D’où des grèves plus fréquentes.
Pour autant, il serait réducteur de tout voir en noir. «La pharmacie ou la chimie de spécialité s’en sortent bien, souligne Stefan Kooths, économiste à l’institut d’économie mondiale de Kiel. De plus, les niveaux d’investissement en R&D du secteur privé restent stables, ce qui est un bon indicateur. Enfin, le chômage demeure faible, autour de 3,5%.» Bien que l’Allemagne entre à nouveau en récession cette année (- 0,2%), elle conserve encore de nets avantages, avec une part de l’industrie dans son PIB de 20% (contre 11% pour la France) et un excédent commercial de 210 milliards d’euros. Bien loin des près de 100 milliards de déficit de la France.
Vague de délocalisations en Europe de l’Est
Tout un symbole. En février 2024, Miele a décidé de transférer d’ici à 2027 la production de ses machines à laver de Gütersloh, en Allemagne, à Ksawerów, en Pologne. En cause, la chute de ses ventes de 9% et la hausse de ses coûts fixes outre-Rhin. Et c’est loin d’être un cas isolé, même si l’Europe de l’Est était déjà une base arrière de l’industrie allemande. Les pays est-européens proposent une main-d’œuvre qualifiée à des salaires inférieurs aux standards germaniques. Pour Ella Grünefeld, qui accompagne les sociétés étrangères souhaitant s’installer en Pologne, la bureaucratie y est aussi plus légère. «En Allemagne, obtenir un permis pour une extension de site peut prendre jusqu’à cinq ans », décrit la manager. Le gouvernement polonais l’a bien compris. Il a créé 14 zones économiques spéciales dotées d’aides à l’implantation et d’exonérations d’impôt. «Une usine peut sortir de terre en dix-huit mois», assure Ella Grünefeld. Le mix énergétique, à base de charbon, reste en revanche un frein pour certaines sociétés. Une situation que le pays tente de changer en se mettant lentement au solaire et à l’éolien.



