Reportage

Pourquoi Northvolt n'a pas peur de Tesla... Sa stratégie dans les batteries électriques expliquée par son cofondateur

Northvolt a réussi son pari. Dans la nuit du 28 au 29 décembre, la plus grande usine de batteries d'Europe, situées à Skellefteå, dans le Nord de la Suède, a produit sa première cellule de batterie pour véhicule électrique. Elle vise désormais une capacité annuelle de 60 GWh. En juin dernier, le co-fondateur et « Chief operation officer » de l’entreprise, Paolo Cerruti, expliquait à L'Usine Nouvelle - en reportage en Suède - les dessous de sa stratégie et ses enjeux industriels.

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 Paolo Cerruti
Paolo Cerruti, co-fondateur de Northvolt dans l'usine pilote de Våsterås (Suède).

Northvolt a annoncé le 29 décembre avoir produit, comme prévu, sa première cellule de batterie dans sa gigafactory de Skellefteå en Suède. Sur la vingtaine de projets d’usines de batteries lancés en Europe, le suédois creuse encore l’écart. Il avait franchi une étape importante en annonçant, le 9 juin, une nouvelle levée de fonds privés de 2,75 milliards d’euros. Aux côtés des précédents investisseurs qui ont remis au pot, il compte désormais deux grands fonds de pension, le suédois AP et le canadien Omers. Mais au-delà des montants levés, l’entreprise, cofondée par le suédois Peter Carlsson et l’italien Paolo Cerruti (deux ex-salariés de Tesla), est surtout la plus avancée sur le plan industriel.

Son usine pilote de Våsterås, à 100 km de Stockholm, imagine et développe le système de production tout en livrant à tour de bras des prototypes de batteries cylindriques ou prismatiques pour ses clients industrialisés pour certains dans son usine de Gdansk. Et sa gigafactory de Skellefteå, dans le Nord de la Suède a bien démarré sa production fin 2021, comme annoncé.

 

Grâce au nouvel apport financier sécurisé en juin, la gigafactory avait revu ses ambitions à la hausse: passer de 40 GWh de capacités de production à 60 GWh à horizon 2025. Depuis son lancement en 2015, la petite start-up a fait un beau parcours en levant 6,5 milliards en capital et en dette. Un parcours remarqué jusqu'au sein du gouvernement français.

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Fournisseur local et propre

La clé de voute de sa stratégie est de proposer une offre européenne avec un mode de production propre. Au milieu de l’immense open space situé au-dessus de l’usine de Våsterås, Paolo Cerruti a une explication sur cet afflux massif de capitaux. « L’Europe a longtemps considéré les batteries comme une commodité. Elle se réveille, les clients veulent des capacités sur le continent. Et c’est l’occasion de retrouver une indépendance énergétique. Depuis 2016, nous promouvons une supply chain locale. L’Europe a été dépendante des fossiles, la transition de la société vers l’électrification permettra de retrouver une indépendance énergétique.»

Désormais l’entreprise a sécurisé 27 milliards de commandes chez ses grands clients comme BMW, Fluence, Scania, Volkswagen. En Suède, elle promet une production de batteries réalisée avec une énergie hydroélectrique décarbonée. En massifiant sa production, elle s’estime capable de contrôler l’origine et la qualité de ses matières premières tout en privilégiant autant que possible un approvisionnement local dans les mines suédoises ou finlandaises pour un certain nombre de minéraux. Dans le projet, la dimension recyclage est également importante, puisque Northvolt veut intégrer 50% de matières premières issues de batteries recyclées à horizon 2030.

Capter les compétences

Mais pour Paolo Cerruti, dans le fond, « le problème n’est pas l’argent, c’est l’accès aux talents ». L’entreprise compte désormais 1 600 salariés dont 1475 en Suède, 120 en Pologne et une trentaine dans la Silicon Valley. Son site internet indique ce jour 350 postes à pourvoir. L’entreprise fait venir des collaborateurs du monde entier, puisque moins de la moitié des collaborateurs sont suédois. « Pour faire des batteries, il faut des compétences en chimie, électro-chimie... Les compétences industrielles sur la batterie sont peu présentes en Europe. On ne compte que deux grands acteurs, Varta et Saft, mais ils sont plutôt sur des produits de niche: l’électronique pour Varta, l’aéronautique, l’oil and gas et le spatial pour Saft. L’expertise industrielle s’est développée au Japon, en Corée et en Chine où se situaient aussi les sites de production.» La course de vitesse est donc sur les embauches et Paolo Cerruti y consacre 20 % de son temps. « Mais le recrutement pour la croissance rapide, c’est une compétence que nous avons appris à l’école Tesla », témoigne, confiant, le dirigeant de Northvolt. Son projet est toutefois de promouvoir un environnement de travail agréable au-delà du projet sociétal. Certains salariés estiment que « Northvolt c’est Tesla en nice ». Le choix des collaborateurs doit y participer. Malgré la pression sur le recrutement, un salarié confie que le COO n’hésite pas à rappeler lors des embauches « Better a hole, than an asshole» (une citation que la décence nous empêche de traduire).

Compétitivité

Quand à la possibilité d’être compétitif par rapport aux sites chinois, la clé réside dans la massification. « 70 % du coût d’une batterie sont les matières premières. En se mettant à l’échelle, nous n’aurons pas de décalage sur la structure de coût, d’autant que c’est une industrie très mécanisée en Chine avec des personnels qualifiés. » Le COO de Northvolt estime aussi qu’au Nord de la Suède il aura accès à une énergie cinq à huit fois moins chère qu’en Chine. 

Aujourd’hui Northvolt annonce une hausse de 20 GWh de capacités pour sa gigafactory. Mais au global, le projet de délivrer 150 GWh de production en Europe à l'horizon 2030 n’a pas bougé. En cause, la reprise par Volkswagen de sa part dans la JV qu’il avait formée avec Northvolt pour une usine à Salzgitter, en Basse-Saxe. Volkswagen part désormais seul sur ce projet tout en maintenant des commandes à Northvolt qui sont réallouées sur Skellefteå. La décision du constructeur automobile allemand, investisseur et l’un des principaux clients de Northvolt, n’étonne pas plus que cela Paolo Cerruti, qui a travaillé sept ans chez Renault-Nissan : « Volkswagen veut gérer cette usine pour maîtriser la chimie de la batterie, qui équivaut en gros à la mécanique fine du moteur dans le thermique. Cela me parait normal, la différence va se faire sur la chimie. Ils veulent avoir l’expertise. »

Avec sa nouvelle levée de fonds, l’actionnariat de Northvolt se répartit selon un porte-parole de l’entreprise à environ 30% pour les partenaires industriels (Volkswagen, BMW, Scania…), 45% pour les investisseurs financiers et 25% pour les fondateurs et les employés. Northvolt veut toujours développer une gigafactory en Allemagne, en propre cette fois-ci. Reste à définir le timing et la localisation. Les péripéties d’Elon Musk pour son usine de Berlin n’étonnent pas tant que cela Paolo Cerruti : « les Allemands sont très pro business, mais leur administration peut être d’une rigueur prussienne.»

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