L'Usine Nouvelle. - A l’Elysée le 8 novembre, le président de la République avait demandé aux 50 sites industriels les plus polluants de tracer leurs feuilles de route pour réduire de 10 millions de tonnes leurs émissions de CO2 en 2030. L’objectif est-il atteint?
Roland Lescure. - Nous sommes à la mi-temps. Cela fait quatre mois que les industriels échangent avec les équipes de mon ministère pour définir leurs stratégies. Nous organisons un point d’étape, à Bercy mercredi 5 avril, pour présenter l’état d’avancement au grand public. Concrètement, 46 sites parmi les 50 ont déjà rédigé une première version de leur feuille de route, et ces premières versions permettent en moyenne de réduire de 44% les émissions des sites à 2030. Je suis satisfait du travail des industriels: nous atteindrons l’objectif fixé par le président de la République. Nous accélérons le travail. Chaque industriel doit désormais ajuster sa feuille de route pour dépasser les 50% de baisse en 2030 et atteindre au net zéro en 2050. Nous devons aussi discuter des conditions dont ont besoin les industriels pour y arriver, que ce soit en termes de disponibilité d’électricité décarbonée, d’hydrogène ou de biomasse... Je recevrai les comités stratégiques de filière concernés dans le mois qui vient pour faire le point sur ces besoins, puis nous aurons une vision complète pour chacun des 50 sites d’ici au mois de juin.
Pourquoi est-ce important?
Cette décarbonation est une nécessité climatique, mais aussi une chance pour réindustrialiser notre pays grâce au développement de nouvelles technologies. Ces sujets sont porteurs parce qu’ils sont concrets. Dans chaque territoire, ces 50 sites sont des cathédrales industrielles. L’usine de chaux de Lhoist (Pas de Calais), l’aciérie d’Arcelor-Mittal à Dunkerque (Nord) sont des fiertés du territoire: cela parle aux gens localement. Par ailleurs, décarboner l’industrie, c’est très efficace. C’est tout le problème de la transition énergétique. Il faut décarboner des dizaines de millions de logements pour avoir un effet. C’est la même chose pour le remplacement des véhicules thermiques par de l’électrique. Là, avec 50 sites industriels, vous baissez de 60% les émissions industrielles, l’équivalent de la rénovation d’une dizaine de millions de logements.

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Quelle va être la suite?
Chaque grand secteur émetteur – l’industrie, les transports, le logement, l’agriculture – va remettre en juin son plan de décarbonation. Nous pourrons avoir un bouclage global et cohérent de nos stratégies carbone, lors du conseil de planification écologique. Compte tenu de ces plans, aura-t-on assez de biomasse, d’électricité avec les six EPR prévus, d’infrastructures de transport de carbone ou d’hydrogène? En face, ce sont des besoins d'investissement extrêmement importants. C’est aussi un renouveau de l’idée de planification. Pour aller aussi vite dans la décarbonation, il faut que nous anticipions les besoins de l’industrie de demain: en énergie, en compétences, en infrastructures. Nous vivons une révolution industrielle et nous devons construire les infrastructures qui vont avec. Dans les années 1960-1970, on a construit des lignes haute tension, des autoroutes, des lignes TGV et des centrales nucléaires, avec un plan directeur orienté par l’Etat. Là, nous allons avoir besoin de construire de nouvelles centrales nucléaires, mais aussi des pipelines à hydrogène, des infrastructures de capture et de transport de carbone et de biomasse. C’est une nouvelle ambition et une nouvelle méthode.
Le président avait promis un doublement des soutiens de l’Etat, jusqu’à 10 milliards d’euros, si les industriels renforçaient leurs efforts de décarbonation. Cette enveloppe vous semble-t-elle toujours la bonne échelle?
Je pense qu'avec 10 milliards d’euros, nous pourrons afficher des objectifs assez ambitieux. Compte tenu de l’ampleur des subventions déployées par les Etats-Unis, il faudra peut-être aller plus loin.
Selon les premiers retours des feuilles de route des 50 sites, faut-il faire davantage pour la capture de carbone?
Nous commençons à avoir une idée des zones où nous pourrions commencer la capture de carbone, à proximité des ports
— Roland Lescure, ministre de l'industrie
Je dirais que nous sommes à la page 1 de notre stratégie sur la capture de carbone, là où sur l’hydrogène, nous sommes à la page 5 ou 6 sur 10 déjà. Nous sommes en train de regarder de manière très concrète: aujourd'hui, combien de tonnes de CO2 on pourrait être amenés à capter, comment on les transporte et où? Tout ça est en train d'être étudié avec les industriels, sur la base des retours du terrain, des feuilles de route. Nous commençons à avoir une idée des zones où nous pourrions commencer la capture de carbone, à proximité des ports. Il va falloir aussi de grands axes logistiques assez rapidement, pour permettre la décarbonation des zones industrielles situées dans les terres. Il faudra probablement un grand tuyau de carbone sur l’axe Rhin-Rhône.
Je présenterai nos hypothèses actuelles lors du point d’étape du 5 avril. On pourra envisager de stocker en Norvège, où de très importants projets de stockage de CO2 se développent dans d’anciens gisements de gaz vides. J’ai déjà pris contact avec mon homologue norvégien et j’irai lui rendre visite avec Agnès Pannier-Runacher cet été pour lancer un partenariat sur ce sujet. Nous avons aussi des régions, candidates pour stocker du carbone en France. Mais il faut que l'on définisse le modèle d'affaires et qu’on s’assure du soutien des citoyens.
On a une estimation des besoins en face pour la biomasse?
Le modèle d'affaires est à peu près clair sur la biomasse. Mais nous avons un vrai sujet de capacité de production de biomasse. Vous pouvez l’utiliser pour le chauffage urbain, l'industrie, pour les transports: à la fin, les usages potentiels dépassent les ressources dont nous disposons sur notre territoire, pourtant riche en cultures et en forêts. Cela fait partie des choses sur lesquelles nous travaillons avec le ministère de l'Agriculture. Il faut voir si nous seront capables à terme de produire assez de biomasse en France pour tous les usages. Si ce n’est pas possible, faudra-t-il prioriser les usages les plus efficaces, faudra-t-il en importer?
Y-a-t-il plus de frilosité de la part des industriels à s’engager dans ces grands projets de décarbonation?
C'est indispensable, et les industriels le savent. Les industriels ne se posent pas la question de l’opportunité de décarboner. Soit nous aurons des aciéries décarbonées, soit nous n’aurons plus d’aciéries. Leurs concurrents mondiaux sont entrés dans cette démarche. Ce qui compte pour eux, c’est de savoir si l’Etat est prêt à les soutenir, en termes de subventions, et surtout en termes de ressources. Aujourd’hui, les groupes internationaux choisissent le rythme de la décarbonation de leurs différents sites, et même leurs nouvelles implantations dans le monde en fonction de la présence de ces ressources clés.



