L’Usine Nouvelle.- Quelle est le rôle de l’entreprise dans l’égalité entre les femmes et les hommes ?
Elisabeth Moreno.- Il est clé. L’entreprise est l’un des lieux où les transformations sociétales se passent. Ce qui se fait de bien dans l’entreprise rejaillit positivement sur la société et ce qui s’y fait mal négativement. Pour tous les sujets de mon ministère, je vois un triptyque vertueux entre les politiques publiques, le travail des associations de terrain, y compris les réseaux féminins et ce que font les entreprises. Prenons la question des violences intrafamiliales par exemple. Jusqu’à maintenant les entreprises considéraient que cela relevait de la sphère privée et qu’elles n’avaient pas à s’en occuper. Mais même cela c’est en train de changer. J’ai échangé le 25 novembre dernier, à l’occasion de la journée pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, avec des chefs d’entreprise qui ont bien compris que lorsqu’une femme est victime de violences conjugales cela a un impact sur l’entreprise comme sur l’enfant à l’école, etc. La vie professionnelle et la vie privée ne sont pas étanches et les entreprises ont un rôle à jouer en la matière.
Surtout si l’on travaille chez soi avec la crise sanitaire…
Oui, on sait que les violences conjugales ont sensiblement augmenté pendant les confinements et que la charge mentale a considérablement pesé sur les femmes. Alors que les femmes et les hommes étaient confinés de la même manière, ce sont elles qui ont dû s’improviser enseignantes, qui ont continué à s’occuper majoritairement des tâches domestiques et en plus de cela leur employeurs attendaient qu’elles soient connectées, qu’elles « délivrent » et qu’elles performent. La crise sanitaire a jeté une lumière crue sur les inégalités. Les besoins essentiels pendant cette pandémie, l’éducation, la santé, la distribution ont été assumés par les femmes qui ont été en première ligne et le sont encore aujourd’hui.

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Beaucoup d’hommes aussi ont été sollicités. On ne s’est pas arrêté dans des pans entiers de l’industrie, dans les services de l’eau, les déchets, les transports, n’ont-ils pas été utiles à la société ?
C’est vrai mais là je parlais des personnes qui n’ont pas eu le choix que d’être exposés au contact d’éventuels malades. Et là, ce sont beaucoup de femmes qui ont tenu et continuent de se battre. À ce titre, je rappelle la revalorisation sans précédent des salaires des personnels de santé mise en œuvre dans le cadre du Ségur de la Santé sous l’égide d’Olivier Véran. Je ne suis absolument pas dans la guerre des sexes, je suis pragmatique et aujourd’hui la situation des femmes montrent un dysfonctionnement de notre société. Oui l’industrie a continué de tourner et c’est tant mieux, mais la situation des femmes a été et demeure plus délicate.
Vous venez du monde de l’entreprise, à quoi attribuez-vous la faible part des femmes dans les instances dirigeantes ?
Premièrement, nous sommes encore dans une société patriarcale. Cela commence à l’école. Une jeune femme ingénieure dans l’aéronautique me confiait récemment que ses professeurs lui avaient dit : « tu sais électro-mécanicienne, c’est pas un métier de filles ». Que j’ai entendu cela - moi qui ai plus de 50 ans - c’était concevable mais que ces remarques aient été adressées à une jeune fille de 24 ans aujourd’hui, cela veut dire que les mentalités n’ont pas suffisamment évolué. Nous sommes en 2021, les femmes sont parfaitement formées, qualifiées, elles ont de l’ambition, de la créativité et il y a encore un plafond de verre et même dans certains secteurs un plafond de plomb. Dans le plafond de verre, vous pouvez imaginer ce qu’il y a au-dessus, dans le plafond de plomb, vous ne pouvez même pas imaginer les opportunités. Détricoter les stéréotypes, les préjugés, les métiers genrés, ça commence à la maison, ça se poursuit à l’école et dans l’enseignement supérieur et cela arrive jusque dans l’entreprise. C’est une transformation culturelle qui nous concerne tous et qui doit tous nous mobiliser.
Vous voulez dire les hommes comme les femmes ?
Oui car des statistiques montrent que 60 % des femmes manquent de confiance en elle. Et cela vient du fait que la contribution des femmes à la société est minimisée dans toutes les sphères de la société. Le leadership n’est facile ni pour les hommes, ni pour les femmes mais si vous partez avec un fardeau supplémentaire, un syndrome de l’imposteur, un sentiment d’illégitimité c’est encore plus difficile d’autant que l’entreprise est un milieu compétitif. Et la société attend toujours que ce soit d’avantage les femmes qui s’occupent de la famille.
Les femmes ont peut-être elles-même aussi envie de s’occuper de leur famille ?
C’est tout à fait possible et louable mais est-ce que pour autant, elles ne doivent pas accomplir leur carrière professionnelle ? Il n’y a pas d’opposition. J’ai une famille, deux filles qui sont la prunelle de mes yeux ; cela ne m’a pas empêchée de m’épanouir dans l’entreprise et d’avoir une vie de famille. Demander à ce que nous atteignions la parité, ce n’est pas demander la charité. Je ne quémande pas une petite place dans un coin de table, je dis que toutes les décisions prises dans la sphère politique, économique et sociale nous concernent. Notre société fonctionnera mieux si elle fait de la mixité la règle et non plus l’exception. De plus il y a une foule de secteurs en tensions, dans le bâtiment, dans la Tech, dans l’automobile qui ont besoin de tous les talents. Où est-il écrit que les femmes n’ont pas les capacités de diriger des entreprises dans le BTP ? J’en ai rencontré hier de formidables et j’ai créé une entreprise dans ce secteur à l’âge de 20 ans qui a parfaitement fonctionné.
Quel est le rôle du politique là-dedans ?
Il doit accélérer le processus. La mise en œuvre de l’index de l’égalité professionnelle en 2018 est un bon exemple. Ce dispositif est fondé sur l’idée que ce que l’on ne compte pas… ne compte pas. Les entreprises ont toujours fonctionné sur la base d’indicateurs et de chiffres. L’index vérifie si les entreprises respectent la loi. Nous avons encore 13 % de nos entreprises qui n’augmentent pas les femmes en retour de congé maternité. Nous n’avons que 2 % d’entreprises qui atteignent le 100 en parité. 98 % ont encore un travail colossal à faire. Et sur la place des femmes dans les postes stratégiques un chiffre me choque : 43 % de nos grandes entreprises françaises n’ont que 0 ou 1 femme dans les dix plus gros salaires. Je pense que la place des femmes dans l’entreprise progresse mais beaucoup trop lentement. Si on ne met pas en place des objectifs chiffrés cela va nous prendre, selon les calculs du Forum économique mondial, 257 ans au niveau planétaire et 54 ans au niveau européen. Et je ne crois pas que la jeune génération sera aussi patiente que la nôtre l’a été. A expérience et compétences égales, il y a encore 9 % d’écart de salaires entre les femmes et les hommes. Ces statistiques sont inacceptables.
Vous êtes favorable aux quotas dans les instances dirigeantes et la proposition de loi de Marie-Pierre Rixain propose de travailler sur la part des femmes dans les postes à responsabilités, est-ce suffisant pour changer les Comex ?
Cela va permettre d’agir sur les viviers qui vont les alimenter ces Comex. Aujourd’hui, nous avons 12 entreprises du SBF 120 qui ne recense aucune femme dans leurs Comex ou Codir. Après oui, je considère qu’il faudra passer par la loi si nous voulons accélérer le processus, Le Medef, qui était réservé à l’origine par rapport à la loi Copé-Zimmerman dont nous avons fêté les dix ans récemment et qui a permis de féminiser considérablement les conseils d’administration de nos grandes entreprises, reconnait aujourd’hui que cette loi a eu des effets bénéfiques. La parité est à la fois un enjeu de justice sociale mais aussi un atout compétitif pour les entreprises. De nombreuses études l’ont démontré : les entreprises respectant le plus la parité sont aussi celles qui enregistrent les meilleures performances.
Allez-vous rencontrer ces entreprises qui n’ont aucune femme dans leur Comex ?
Oui car je veux échanger avec elles, je ne veux pas jeter des noms en pâture juste pour faire du buzz médiatique. Ce n’est pas ma nature et j’ai l’intime conviction que cela serait contre-productif. Je suis dans la co-construction. Je veux qu’elles comprennent l’enjeu. Est-ce que ces entreprises pensent à leurs clientes ? Avec de la mixité, elles seraient plus innovantes, plus performantes et plus attractives. Mon enjeu, c’est de contribuer à bâtir une société plus inclusive et pour que l’égalité soit une réalité concrète, cela passe par les entreprises.
Faut-il renforcer l’index égalité comme cela avait été évoqué à l’automne ?
Je crois qu’il faut de la stabilité dans ce qu’on impose aux entreprises. Qu’elles continuent à s’approprier cet index qui a déjà révélé son efficacité et nous travaillons avec Elisabeth Borne à ce que les résultats soient encore mieux mises en lumière. Ensuite, il y a d’autres aspects sur lesquels avancer mais ne bougeons pas tout de suite l’index.
Est-ce que pour avoir des femmes dirigeantes, il ne faudrait pas ouvrir plus de responsabilités aux littéraires et pas seulement aux ingénieurs ?
Je suis une littéraire, j’ai fait du droit et j’ai dirigé des entreprises leaders dans la Tech. Il n’y a pas de règles ni de recettes magiques. Il faut qu’on arrête de se mettre des barrières dans notre esprit par rapport aux diplômes.



