[Municipales] Quand l'industrie n'est plus la bienvenue à Aix-Marseille Provence

Les collectivités territoriales s’accordent pour une redynamisation industrielle du département des Bouches-du-Rhône. Mais élus comme chefs d’entreprise doivent rassurer une population inquiète des retombées environnementales.

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Inquiets au sujet de la pollution, les riverains du bassin pétrochimique sont réticents à l’installation de nouvelles industries.

À l’exception de Gardanne (Bouches-du-Rhône), qui conjugue les difficultés d’Alteo et des centrales d’EPH-Gazel Énergie, l’industrie se redresse en Provence. Selon une enquête de la délégation régionale de la Banque de France publiée en janvier, elle a enregistré

une croissance de l’ordre de 15 % depuis 2015 et s’attend en 2020 à une hausse de près de 3 % de son chiffre d’affaires et de 8,5 % des investissements.

Sur le plan foncier, des opportunités d’implantation existent sur le pourtour de l’étang de Berre et dans le golfe de Fos, avec 83 hectares dévolus aux bio-industries, à l’économie circulaire et à la transition énergétique, et avec le port de Marseille, à travers la plate-forme Piicto et ses 1 200 hectares aménageables. Des espaces sont aussi disponibles sur le pôle aéronautique d’Istres, où devrait s’assembler le prototype du Stratobus de Thales, sur des zones proches du chantier d’Iter sur la fusion nucléaire…

Même le contexte politique est redevenu favorable. La Région, le département des Bouches-du-Rhône et la métropole d’Aix-Marseille Provence affichent une communauté de vues inédite depuis une trentaine d’années pour revitaliser l’industrie. Au point que le président (LR) de la Région, Renaud Muselier, a affirmé en janvier : "Si un maire ne veut pas d’une usine sur sa commune, c’est sa liberté, mais le projet doit se concrétiser sur notre territoire, et pas ailleurs." Les élus ont conscience que si l’industrie génère des emplois, la population ne la voit pas d’un très bon œil. À Fos-sur-Mer, des particuliers et des associations de riverains attaquent en justice des industriels et l’État pour "mise en danger de la vie d’autrui", "troubles du voisinage"… Un activisme, appuyé par la mairie, qui a permis d’instaurer un suivi plus approfondi des pathologies des habitants, avec un Observatoire des cancers, ainsi que des émissions atmosphériques.

Mise en place d’outils de dialogue

Ce militantisme semble néanmoins concentré sur la seule commune de Fos. Berre-l’Étang, Martigues et Port-de-Bouc ne constatent pas d’opposition systématique, leurs maires se posant plutôt en défenseurs de l’industrie. À l’image de Mario Martinet, le maire (PS) de Berre-l’Étang, qui réclame des implantations industrielles, et pas seulement logistiques, sur les terrains libérés par le démantèlement de la raffinerie de LyondellBasell : "Près de 100 hectares d’un seul tenant, ça ne court pas les rues. La métropole doit aller chercher des investisseurs industriels susceptibles de nouer des synergies avec le site pétrochimique." La capacité à convaincre les Provençaux sur le sujet conditionnera une part de l’avenir économique de la métropole. Parmi les inquiétudes le plus souvent exprimées, la peur de l’"effet cocktail" lié à l’accumulation d’unités industrielles sur un périmètre restreint et combiné à l’engorgement routier [lire ci-contre]. Elle peut motiver des recours systématiques contre toute nouvelle implantation et retarder sa concrétisation, au grand dam des acteurs économiques, en particulier quand des investisseurs étrangers, peu familiers des procédures françaises, portent des dossiers.

Pour tenter d’apaiser les tensions, de les prévenir, la concertation Réponses, menée en 2019 dans 21 communes de l’étang de Berre et du golfe de Fos par le Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles, a débouché sur un plan d’action qui promet d’apporter des réponses précises aux riverains et à leurs élus. Début avril, se mettra en place la plate-forme Allo Industrie, inspirée d’une initiative en Normandie, pour alerter les habitants d’épisodes de torche sur une unité du pôle pétrochimique et le renseigner sans tarder lorsqu’un incident survient. Parallèlement, les commissions locales d’information et d’échanges seront redéployées par chaque industriel volontaire – cet outil de dialogue n’est pas imposé par la loi. Le président du Groupement maritime et industriel de Fos, Jean-Michel Diaz, assure que l’industrie veut encore progresser, comme elle l’a fait en réduisant ses émissions de 70 %, "dont 50 % ces quinze dernières années", afin de tendre au zéro carbone en 2050.

Le point noir de la mobilité


Chaque année, Marseille se trouve en tête du palmarès des cités les plus embouteillées. Le dernier classement, signalé en janvier par TomTom dans son étude Traffic Index 2019, la plaçait en deuxième position, derrière Paris, avec 151 heures perdues par an dans les bouchons. Mais, au contraire de la capitale, son réseau de transports publics ne propose toujours pas d’alternative crédible, faute de lignes et de fréquences adaptées, en particulier pour les déplacements interurbains. Il faut, par exemple, 25 à 30 minutes de voiture en temps normal pour parcourir la trentaine de kilomètres entre Salon-de-Provence et le Technopôle de l’environnement Arbois-Méditerranée, à Aix-en-Provence, le double aux heures de pointe. Cette saturation des accès routiers se répète autour de Marseille, d’Aix-en-Provence, d’Aubagne, de Vitrolles-Marignane et de Fos-sur-Mer. Elle pèse sur l’environnement. Selon Atmosud, une association chargée du contrôle de la qualité de l’air de la région, les Bouches-du-Rhône représentent 51 à 89 % des émissions régionales pour les principaux polluants (particules, oxydes d’azote et dioxyde de soufre). "Si l’on veut faire reculer le chômage, il faut repenser l’organisation des transports, les cadences, les mobilités douces, prévient Christine Baze, la présidente d’Industries Méditerranée, qui réunit toutes les fédérations professionnelles. En 2019, les intentions d’embauche dans l’industrie ont progressé en un an de 15 %, pour atteindre 12 000. Les difficultés de déplacement ont justifié 25 % des refus de recrutement ! Nous nous efforçons d’attirer les jeunes vers nos métiers, mais ils doivent pouvoir mieux se déplacer." Selon le pôle formation de l’Union des industries et métiers de la métallurgie à Istres, il faut parfois une heure et demie de transport collectif à ses apprentis en alternance pour se rendre chez Airbus Helicopters, à Marignane, à une quarantaine de kilomètres ! La mairie d’Istres milite pour une navette maritime sur l’étang de Berre afin de desservir les principaux pôles. "La métropole a quarante ans de retard dans les transports", lâche Sophie Deshons, la présidente de Deshons Hydraulique, une PME de Saint-Chamas. "Il faut beaucoup de pédagogie pour faire évoluer les mentalités et les comportements sans culpabiliser et pour inciter les salariés à préférer des modes alternatifs à la voiture", assure Sandra Chalinet, la présidente de la Cité des entrepreneurs, convaincue que les blocages sont également culturels.

 

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