L'Usine Nouvelle. - Michelin s’est positionné très tôt sur l’hydrogène. Pourquoi ?
Valérie Bouillon-Delporte.- Michelin a toujours travaillé dans le domaine de la mobilité durable. Les choses se sont accélérées ces dernières années. Il y a quinze ans, François Michelin (NDLR : décédé en 2015 à 88 ans) s’intéressait déjà à ce sujet. Il avait demandé à ses équipes alors basées dans un centre de recherche en Suisse de travailler d’abord sur le projet « Active Wheel », la première chaîne de traction électrique intégrée dans une roue. C’est ainsi que la R&D a commencé à développer des partenariats avec des universitaires et des chercheurs pour faire émerger de nouvelles technologies telles que la pile à hydrogène. Michelin a depuis longtemps une expertise des matériaux de haute-technologie, dans le pneu, mais aussi dans d’autres domaines comme celui de la fabrication additive ou de l’hydrogène.
Quelle est la stratégie du groupe en ce domaine ?
Notre stratégie est multiple et ambitieuse.

- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 0=
Mars 2026
Polypropylène - 05-1-52 Chutes PP rigides naturelsVariation en €/tonne
Elle s’illustre d’abord à travers Symbio, JV créée fin 2019, avec l’équipementier automobile français Faurecia. Notre ambition est de donner naissance au leader mondial des systèmes hydrogène pour la mobilité. Les deux groupes ont engagé un premier investissement de 140 millions d’euros afin d’accélérer le développement de piles notamment avec une usine à Saint-Fons, près de Lyon, dont la première pierre sera posée au cours du premier trimestre 2021. Plusieurs centaines d’emplois seront créés dans les prochaines années. Symbio compte réaliser 1,5 milliard de chiffre d’affaires à l’horizon 2030 et produire en vitesse de croisière 200 000 StackPack par an (NDLR : des kits hydrogène pour les constructeurs). Symbio a déjà noué plusieurs partenariats stratégiques avec Renault, Safra et ses bus à hydrogène et plus récemment PSA pour équiper ses futurs Partner Peugeot Expert, Citroën Jumpy et Opel Vivaro qui seront commercialisés à partir de 2021.
Par ailleurs, Michelin s’est engagé dans un partenariat public/privé avec la région Auvergne-Rhône Alpes dans le projet « Zéro Emission Valley » pour déployer sur ce territoire 20 stations alimentées en hydrogène vert et alimenter 1 200 véhicules hydrogènes pour des flottes professionnelles. Les stations seront implantées sur les principales agglomérations de la région (Grenoble, Lyon, Clermont-Ferrand, etc…). L’objectif est de proposer un maillage suffisant et de rendre cette nouvelle mobilité accessible au plus grand nombre à terme, afin que le réseau hydrogène ne soit pas réservé seulement aux professionnels mais aussi aux particuliers. C’est l’un des projets les plus ambitieux d’Europe. D’ici trois à quatre années, le déploiement de ce dispositif se fera à une large échelle du continent.
On a l’impression que la filière tout électrique est progressivement abandonnée au profit de l’hydrogène. Partagez-vous cette analyse ?
Pas tout à fait. Ces dernières années, on a beaucoup parlé de l’électrique. Chez Michelin, nous avons toujours été convaincus qu’il ne fallait pas opposer ces technologies. Mais il ne faut pas rêver. L’Europe a toujours eu un temps de retard dans ce domaine par rapport aux pays asiatiques, passés champions dans cette technologie. Nous sommes déjà loin d’eux et nous ne les rattraperons pas. En revanche, dans le domaine de l’hydrogène, l’Europe a une carte à jouer, une longueur d’avance de trois ou quatre années. Il ne faut pas laisser passer cette chance. Le changement climatique, et d’une certaine façon la crise sanitaire du Covid, seront un formidable accélérateur de prise de conscience. L’hydrogène peut servir la mobilité. Mais pas seulement. Il va permettre de décarboner l’industrie, toutes les industries. Sans compter que la seule filière des électrolyseurs devrait permettre de créer 150 000 emplois en Europe.
Trouvez-vous que l’intérêt pour la filière par les politiques est suffisant ?
On assiste à une réelle accélération depuis le début de l’année. La crise du Covid joue le rôle de catalyseur, d’accélérateur. Les pouvoirs publics ont élaboré une stratégie très claire et mis beaucoup d’argent sur la table pour développer la filière hydrogène. On parle quand même de 7 milliards d’euros d’aides financières attribuées par l’Etat sur dix ans pour atteindre l’objectif de neutralité carbone en 2050. L’Allemagne est également très avancée sur ce sujet. A elles deux, la France et l’Allemagne vont bénéficier de 16 milliards d’euros d’aides. Les industriels, quant à eux, prévoient des investissements à hauteur de 430 milliards d’euros sur l’ensemble de l’Europe et de la chaîne de valeurs. Donc c’est beaucoup d’argent ! Ce défi ne pourra être relevé que si nous travaillons tous ensemble.



