[Made in Allemagne] Dans la recherche, privé et public font bon ménage

En Allemagne, les transferts technologiques entre universités et entreprises sont encouragés, afin de valoriser la recherche fondamentale et de mutualiser les sources de financement.

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Aesculap mène avec l’université de Fribourg un projet de neurostimulateurs pour lutter contre l’hypertension.

Pour développer de nouvelles techniques de moulage par injection du silicone, le fabricant de dispositifs médicaux B. Braun, situé à Melsungen (Hesse), collabore depuis 2014 avec l’université toute proche de Cassel. "L’avantage de faire appel à un organisme public est de trouver des chercheurs pouvant consacrer beaucoup de temps dans un projet, ce qui n’est pas toujours possible en tant qu’entreprise privée", explique Oliver Grönlund, le vice-président R & D du centre d’excellence des systèmes intraveineux de B. Braun. À ce jour, B. Braun a investi près de 3 millions d’euros dans la structure de recherche commune UNIpace (pour polymer application center). Cela représente environ 40 % du financement, le reste provenant de l’État et de la trentaine d’entreprises dans les domaines de l’automobile et des télécommunications qui se sont ajoutées à l’écosystème pour créer des synergies. "Il est important de pouvoir garantir à l’université un volume minimum d’investissements et d’activités pour qu’elle mette en place une infrastructure pérenne", insiste Oliver Grönlund.

Des partenariats très structurés

Loin d’être taboues, ces coopérations entre industrie et établissements publics sont légion outre-Rhin. Elles sont même encouragées par les facultés elles-mêmes, qui y voient un moyen d’actualiser leurs cursus tout en assurant des sources de financement externe.

Pour les pouvoirs publics, cela permet de mieux valoriser la recherche fondamentale. "Il y a moins de méfiance qu’en France. Par exemple, à la tête des hôpitaux, on trouve des médecins, des universitaires, d’anciens salariés du privé… Cette mobilité et cette diversité de parcours créent des passerelles plus fortes", assure Marc-Alexander Burmeister, chargé des activités de B. Braun pour le marché allemand.

Ce dernier connaît bien le sujet pour avoir été président du groupe en France pendant six ans, tout en continuant à enseigner l’anesthésie à la faculté de médecine de Hambourg. Une porosité entre public et privé qui a été récemment constatée avec la grande réactivité de l’Allemagne au début de la crise du coronavirus, lorsque les laboratoires privés ont été capables de développer en quelques jours les tests de dépistage. À Weimar, l’entreprise Senova a pu commercialiser un test rapide mis au point sur le campus de recherche InfectoGnostics de Iéna. Et ces relations étroites se retrouvent dans tous les domaines, de la santé à la technique en passant par les sciences humaines.

La force de ces partenariats stratégiques est aussi d’être très structurés afin d’accélérer les négociations et de limiter les risques pour les parties prenantes. Autrement dit, à chaque situation correspond un type d’accord. B. Braun a ainsi signé un contrat-cadre avec l’université de Cassel qui lui octroie le droit d’utiliser les nouveaux moulages sur ses lignes de production internes, contre rétribution sous forme de licences. À l’inverse, l’entreprise, via sa division Aesculap, a préféré opter pour la création d’une spin-off en 2015 avec l’université de Fribourg, dans le cadre d’un autre projet de recherche. "L’objectif est de vendre un traitement contre l’hypertension grâce à des stimulations électriques, détaille Boris Hofmann, le vice-président senior de l’innovation de B. Braun. Pour gérer la partie des essais cliniques, du management qualité, de la réglementation et de la commercialisation, nous avons créé avec l’université une coentreprise, baptisée Neuroloop, car ce type de structure est plus agile." Aesculap la finance à 100 % et prend en charge le capital-risque, tandis que l’université apporte les brevets de recherche et le personnel. Une fois que la solution engendrera des bénéfices, au-delà de 2022, l’université revendra progressivement ses parts de l’entreprise pour toucher des dividendes.

Veiller à l’équilibre des forces

Mais ce cadre bien défini n’empêche pas d’être vigilants pour éviter quelques écueils. "Les entreprises doivent sensibiliser les universités sur la propriété intellectuelle, met en garde Boris Hofmann. Dès qu’une découverte ou une invention est publiée, elle entre dans le domaine public et ne peut plus être exploitée. Ce thème, souvent sous-estimé par les chercheurs, est pourtant primordial pour les entreprises."

 Côté public, le risque principal se situe surtout dans le rapport de force. "Il ne faut pas se laisser dicter ses conditions ou ses thèmes de recherche par le privé, qui apporte la plus grande part du financement", tranche Georg Rose, professeur d’électrotechnique à l’institut de technique médicale de l’université de Magdebourg. C’est pourquoi il considère que les "campus de recherche" soutenus par le ministère fédéral de l’enseignement et de la recherche (BMBF) depuis 2011 apportent un meilleur équilibre. Ce sont les universités qui élaborent le projet initial puis attirent les entreprises qui s’implantent sur le campus pour participer au développement de laboratoires communs. En plus de l’argent privé, la participation du BMBF s’élève à 2 millions d’euros par an, pendant une durée maximale de quinze ans.

C’est dans ce cadre que le groupe Stimulate, travaillant sur des méthodes dites "minimalement invasives" dans le traitement des cancers et en neurologie, a vu le jour. Parmi les porteurs du projet se trouvent notamment l’université de Magdebourg, l’institut Leibnitz de neurobiologie, l’institut Fraunhofer pour l’usinage et l’automatisation et, pour la partie privée, Siemens Healthcare. "L’une des conditions de ces campus de recherche est de les faire grossir avec l’arrivée de nouveaux partenaires", souligne Georg Rose. Le ministère met l’accent sur les PME, qui bénéficient de moins de visibilité et ont de fait plus de difficultés pour accéder à ce type de collaborations. Pour apporter plus de souplesse, Stimulate s’est doté d’une association, avec laquelle les petites entreprises – au nombre d’une trentaine à ce jour – passent directement contrat, ce qui leur permet de participer à la hauteur de leurs besoins et de leurs moyens, ponctuellement ou sur le long terme. Cependant, selon le BMBF, si 54 % des acteurs privés des neuf campus de recherche actuellement subventionnés dans le pays sont des PME, rares sont ceux qui parviennent au rang de porteur de projet en raison des sommes importantes à avancer. Un point que le ministère entend améliorer.

Les universités jouent  la transparence

En Allemagne, la part de la recherche publique financée par les entreprises a plus que doublé entre 1995 et aujourd’hui, pour passer de 6 % à près de 15 %. Toujours en quête de nouveaux partenariats pour multiplier les sources de financement, la plupart des organismes de recherche et des quelque 370 universités, disposent de bureaux de transfert de technologies, employant un ou plusieurs agents de liaison public-privé. L’objectif est d’aider les entreprises, en particulier les PME, à identifier les laboratoires partenaires potentiels. Sur leurs pages web, les établissements publics présentent leur profil, des appels à projets publics, les derniers exemples de partenariats ou encore les recherches scientifiques en cours.

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