De l’autre côté de la route qui longe le canal de Bourbourg, les herbes folles ont envahi un terrain grillagé. L’ancienne tréfilerie de cette petite commune du Nord (7100 habitants), au sud-ouest de Dunkerque, a été rasée, libérant un espace entre la gare et la Grand’place, toutes deux en pleine renaissance. Cent cinquante logements y seront construits. Derrière ce terrain vague, maisons de ville et petits immeubles collectifs déjà sortis de terre peaufinent jardins et balcons. Soixante habitations accueilleront leurs premiers occupants dès avril. «Grâce à la désindustrialisation, nous avons un énorme potentiel de friches», se réjouit le maire, Éric Gens. Une belle opportunité foncière, alors qu’il doit jongler entre développement express et loi zéro artificialisation nette et que les terres agricoles représentent 70% de la superficie de la commune.
Come SITTLER Le maire de Bourbourg, Éric Gens, doit anticiper les bouleversements que connaîtra son territoire. (Photo Come Sittler)
S’il n’y a pas assez de friches, le maire les crée… Le haut silo qui barre l’horizon à la sortie de la petite gare de briques rouges sera détruit et l’activité du céréalier Vaesken déplacée. Il sera remplacé par 160 logements collectifs et individuels, avec un square, des services à la personne, le tout à proximité d’une école dont la cantine est déjà en train de s’agrandir. À l’arrière, l’ancien fossé des eaux usées sera transformé en piste cyclable. Elle permettra aux nouveaux habitants prêts à affronter le vent du nord de rejoindre à travers champs la Zone grandes industries du port de Dunkerque.
Come SITTLER C’est là, à trois kilomètres au nord du centre-ville, que l’effervescence de Bourbourg trouve son origine. Sur les vastes terres plates que le Grand port maritime de Dunkerque a réservées, dans les années 1970, pour son développement industriel, les colonnes de l’usine Verkor sortent de terre, dans un paysage marqué par les portiques rouge et blanc du port des Flandres. Quelque 1400 colonnes, solidement arrimées sous le polder, seront plantées sur 700 mètres de longueur et 160 mètres de largeur pour soutenir le bâtiment. La start-up grenobloise entraîne les collectivités locales dans sa course contre la montre : elle doit commencer à livrer ses batteries à Renault dès l’été 2025. Le recrutement de 300 premiers salariés a démarré fin janvier, pour une entrée en production espérée à la fin de l’année. En 2027, les salariés devraient être 1200, 2000 plus tard. S’y ajouteront les 3000 promis par le taïwanais ProLogium, qui prévoit de démarrer la construction de son usine de batteries, sur un terrain contigu à celui de Verkor, au second semestre, pour une mise en service fin 2027.

- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 2168+2.94
Avril 2026
Demi-produits X5 Cr Ni18-10 (1.4301) - Ecart d'alliage€/tonne
- 1.2539+3.07
3 Avril 2026
Gazole France HTT€/litre
Construire, déplacer, transformer
Autant de personnes qu’il faudra transporter, loger, nourrir, soigner… Alors Éric Gens se retrousse les manches. «2025, c’est le top départ. On doit faire vite car il y aura 1500 à 2000 nouveaux habitants d’ici à 2026», explique-t-il. D’ici là, 650 nouveaux logements seront construits : «300 pour les délocalisés, 350 pour les sédentaires». Parce qu’il faut prévoir les différentes vagues de salariés. Ceux qui viennent seuls, pour construire et lancer les usines, partiront, remplacés par ceux qui produisent. Certains logements seront évolutifs, les studios réaménagés pour accueillir des familles. Le maire essaie aussi de récupérer les très grands appartements occupés par des personnes âgées seules, qui ne partent pas faute d’une offre de qualité. La commune en prévoit donc également pour les seniors. Les deux grands bâtiments de Vaesken, lui aussi renvoyé dans la zone d’activité dédiée à l’agroalimentaire, à côté de la chocolaterie Cemoi, seront transformés en habitations, mais aussi en appart’hôtel, espace de coworking, garderie, commerces en rez-de-chaussée, conciergerie… Le budget de la ville passera de 8 millions d’euros à 11 millions d’ici à deux ans. Rien n’arrête le maire ! Sauf un riverain de la rue de la Gare, qui proteste contre sa mise à sens unique. «Il faudra que les anciens fassent de la place aux nouveaux», soupire Éric Gens.
Bourbourg ne logera pas à lui seul tous ces nouveaux salariés. Certains viendront de Calais ou de Dunkerque, voire des campagnes environnantes, où les belles maisons à retaper sont légion. Mais pas question, pour Patrice Vergriete, le président de la communauté urbaine, de créer des bouchons, alors que le territoire est engagé dans un vaste programme de décarbonation. «On invente les usines sans parking, j’y tiens beaucoup», se réjouit le nouveau ministre du Transport. Sans places de stationnement, Verkor et ProLogium travaillent avec les collectivités pour trouver un autre mode de desserte de leurs sites industriels.
Organiser la circulation et le stationnement
La Zone grandes industries bénéficiera du réseau de bus à haute fréquence mis en place en 2018 par l’agglomération, en même temps que de sa gratuité. Trois nouvelles lignes (un bus toutes les neuf minutes) viendront s’ajouter aux six actuelles. Des boucles qui desserviront les usines au départ de «nœuds» de circulation, dotés de parkings relais. La gare de Bourbourg, cernée par les logements, pourrait devenir l’un de ces nœuds. Le maire y prévoit un grand parc de stationnement et la communauté urbaine y a déjà installé un parking à vélos sécurisé. Vide aujourd’hui car les trains de la ligne Calais-Dunkerque ne s’arrêtent ici que huit fois par jour et hors des heures de travail. Les horaires des bus seront discutés avec les industriels, afin d’étaler les heures de pointe. Une route départementale doit être déclassée et réservée aux mobilités douces et aux transports en commun.
Come SITTLER «La mobilité est un enjeu d’attractivité. Il ne faut pas de rupture de charge, sinon les salariés ne viendront pas», souligne Sylvain Paineau, le cofondateur de Verkor, attentif à ce sujet autant qu’à celui du logement. «Ceux qui passeront dans le Nord y resteront peut-être. L’avenir de Verkor n’est pas à Grenoble [où se trouvent son siège social et son centre d’innovation, ndlr], mais à Dunkerque», poursuit le directeur, qui s’est lui-même installé à Malo-les-Bains, le quartier balnéaire de Dunkerque.
Pour attirer les habitants, Bourbourg aménage un espace vert de 14 hectares, agrandit le terrain de tennis, prévoit une nouvelle piscine. La mairie se refait une beauté pour accueillir les nouveaux venus. Son parking recevra bientôt deux bornes pour voitures électriques. Dans le centre-bourg, les commerces de rez-de-chaussée sont presque tous occupés. Éric Gens salue l’arrivée d’un fleuriste et celle, prochaine, d’une pizzeria, mais regrette l’absence d’un magasin de chaussures. «On en aura besoin pour aller travailler à pied ou à vélo», plaisante-t-il. L’usine Verkor, route du Cap Horn, n’est qu’à vingt minutes de marche de la gare par la rue de la Mer.
Dunkerque travaille son attractivité
« On attend 20 000 nouveaux emplois dans les dix ans, pour 200 000 habitants. C’est considérable ! Le changement sera bien plus important que celui des Trente Glorieuses. » Président de la communauté urbaine de Dunkerque depuis 2014, Patrice Vergriete a largement contribué au renouveau de ce territoire, qui a stoppé son hémorragie démographique en 2019 et voit son taux de chômage diminuer. En plus de Verkor et ProLogium, Orano et XTC ont annoncé trois usines. Le chantier des EPR à Gravelines amènera des ouvriers, le port accueille des nouvelles industries dans l’agroalimentaire, la chimie, l’hydrogène. « La batterie va finir par décroître. On a appris du passé qu’il fallait une diversification industrielle, chaque industrie n’ayant pas les mêmes cycles de maturité », indique l’élu, qui se dit prêt à refuser de nouveaux acteurs de la batterie pour laisser place à un secteur encore non présent. Une grosse moitié des emplois créés sera occupée par des gens du coin, l’autre par de nouveaux arrivants. Quelque 12 000 logements seront nécessaires. « C’est un défi immense, mais nous sommes prêts. » Idem pour les transports. Repensés en 2018, ils s’adapteront. La principale préoccupation de Patrice Vergriete ? La santé, car l’offre de soins est déjà insuffisante. Son autre chantier, c’est l’attractivité. « Il faut donner envie ! La décarbonation du territoire, avec la promesse d’une moindre pollution de l’air, y contribue. » Au nord, la digue de mer a été refaite, offrant une longue promenade bordée des villas chics de Malo-les-Bains. Deux hôtels 4 étoiles ont ouvert et les locations Airbnb deviennent un problème pour les résidents...comme à Biarritz. Qui l’aurait parié il y a dix ans ?

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024



