Les nacelles élévatrices en provenance de Chine affluent sur le marché européen. «Depuis six mois, cela ressemble à une vague», constate le directeur général du groupe Haulotte, Alexandre Saubot, qui possède trois usines en France. Au point que ce constructeur soit allé, avec Manitou, l’autre champion tricolore du secteur, plaider sa cause auprès de la Commission européenne. À l’automne, il a obtenu l’ouverture d’une enquête antidumping.
La crainte d’arrivée massive des produits chinois est encore plus forte dans d’autres secteurs. Depuis le 7 mars, Bruxelles enregistre les véhicules électriques importés dans le marché unique, qui pourront être taxés de façon rétroactive si la Commission européenne décide de droits antidumping en juillet, à l’issue de l’enquête en cours. Les fabricants de panneaux photovoltaïques européens voient déferler avec inquiétude les exportations de la seconde puissance économique mondiale. Ces dernières sont en hausse de 34% pour le premier semestre 2023 au niveau mondial et de près de 50% pour les seules ventes vers l’Europe, selon le think tank Ember.
Les investissements glissent du BTP en crise vers l'industrie
Pour la plupart des économistes, cette situation ne va pas disparaître. En réaction à la crise immobilière – qui pesait un tiers de l’investissement chinois et explique depuis 2022 la faiblesse de la croissance –, les autorités ont réorienté les financements bancaires qui affluaient dans la construction vers l’industrie. Au troisième trimestre 2023, les crédits au secteur manufacturier ont progressé de 38% en rythme annuel, alors que les crédits immobiliers stagnent, selon la Banque centrale chinoise. En février, la progression de ces nouveaux crédits à l’industrie était encore de + 28% en un an. De quoi alimenter la dynamique soutenue d’investissements industriels, y compris dans de nouvelles usines. En 2023, le bureau national des statistiques estime que ces dépenses ont progressé de 10% dans les secteurs à haute valeur ajoutée, et même de 18% dans l’aéronautique. L’année dernière, le ministère de l’Industrie a considéré que les batteries lithium-ion produites ont bondi de 25%, tandis que les exportations ont crû encore plus vite, à 33%.
Ces productions se déversent à l’étranger car, dans le même temps, la consommation chinoise ne redémarre pas. «Si elle se maintient à son niveau de 2023, cela sera déjà très bien. Le problème des surcapacités va donc forcément s’accélérer», pointe Alicia Garcia Herrero, la cheffe économiste de Natixis à Hongkong. Et les produits chinois s’écoulent à prix bradés. Alors que les industriels européens ont dû absorber le choc de l’énergie, «le contraste est frappant avec la dynamique des prix à la production en Chine, en baisse depuis 2019», souligne Charles-Henri Colombier, économiste à Rexecode.

- 0.2-33.33
Trim 4 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
- 1.1711+0.22
10 Avril 2026
Dollar Us (USD) - quotidien$ USD/€
- 7.9967+0.13
10 Avril 2026
Yuan chinois (CNY) - quotidien¥ CNY/€
Une situation inédite pour les européens
Même si la tendance s’est arrêtée en février, le pays est depuis six mois en déflation, après des prix à la consommation en baisse. Pour le moment, les autorités ne montrent pas de volonté de changer. «Pour que la Chine accepte un investissement industriel moins élevé, il faudrait qu’elle admette une croissance moins élevée», considère Alicia Garcia Herrero. Pékin n’en prend pas le chemin. Début mars, les autorités ont confirmé viser une croissance économique de 5% en 2024. «Fin janvier, Xi Jinping parlait encore de développer les nouvelles forces productives», explique Thomas Grjebine, économiste au CEPII. Même pour la Chine, la situation n’est pas idéale. Les taux de marges des entreprises privées, déjà faibles, sont sous pression.
Pour l’Europe, cette concurrence exacerbée pose un problème inédit. Déjà dans les années 2010, le géant asiatique a traversé une crise de surproduction. «Mais elle ne concernait que quelques secteurs comme l’acier. Là, de nombreux secteurs sont touchés, et notamment ceux où l’Europe est en concurrence directe», indique Thomas Grjebine. La réindustrialisation mondiale complique encore la situation. «Tout le monde continue à investir alors que la demande est décevante. On se dirige vers une guerre forte sur les parts de marché», résume Charles-Henri Colombier.
Dans le sillage des États-Unis, qui conditionnent les aides fiscales à la localisation de la fabrication dans des pays «amis», plusieurs États ont refermé leurs marchés. La Turquie a annoncé des mesures de restriction d’accès aux véhicules électriques de la République populaire, tandis que l’Inde envisage de réagir. «La conséquence, c’est que les surcapacités visent surtout l’Europe», résume Alicia Garcia Herrero. En 2023, le surplus commercial de la Chine avec l’Union européenne a dépassé les 290 milliards d’euros, son deuxième plus haut niveau après le record de 2022. Probablement un début.
En France, les usines tournent un peu plus
Les usines françaises ont retrouvé un peu d’activité. Après avoir touché son point bas en janvier, le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie est remonté de 75,8 à 76,4% en février, selon la Banque de France. Il reste inférieur à son niveau des quinze dernières années.
Une situation qui devrait contribuer, avec le durcissement des conditions financières, à freiner les nouveaux projets d’investissement. Par secteur, le tableau est plus contrasté : l’industrie agroalimentaire et les biens d’équipements tournent en moyenne à 78%, les matériels de transport se rapprochent de la moyenne, tandis que les autres industries restent moins sollicitées, autour de 75,1% de leurs capacités.
Des différences qui reflètent la «divergence inédite» entre les niveaux d’activité des différentes branches manufacturières comme le souligne l’Insee. Les carnets de commandes sont jugés faiblement garnis par les industriels dans tous les secteurs, à l’exception de l’industrie aéronautique. Avec une production toujours en dessous de 25% du niveau de 2019, ce domaine est le seul dont les commandes se sont étoffées depuis le début de 2022.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3729 - Avril 2024



