Baromètre

«Les semi-conducteurs sont devenus un domaine stratégique», selon Yann Ménière, de l’Office européen des brevets

L’Office européen des brevets (OEB) publie son baromètre annuel de l’innovation sur le territoire européen. Chef économiste à l’OEB, Yann Ménière pointe le boom des technologies digitales et vertes.

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Yann Ménière, chef économiste à l'office européen des brevets (OEB)
Yann Ménière, chef économiste à l'Office européen des brevets.

L’Usine Nouvelle - La demande de brevets a progressé de 2,5% cette année après une hausse de 4,5% en 2021, est-ce un retour à la normale après la baisse enregistrée en 2020 à cause du COVID-19 ?

Yann Ménière - Oui, même si on se situe plutôt sur la fourchette haute de la tendance historique avec une augmentation régulière des demandes de brevets auprès de l’OEB, ce qui témoigne de la dynamique mondiale de l’innovation.

Quelles grandes tendances se dégagent des brevets déposés en 2022 ?

La Chine et la Corée connaissent comme chaque année une progression particulièrement importante avec respectivement +15,1% et +10%. Les Etats-Unis, qui occupent toujours la première place du classement avec une large avance, continuent également leur dynamique ascendante avec +2,9%.

Derrière ces augmentations se dessinent des tendances technologiques, notamment la poursuite d’un boom de l’innovation dans les technologies digitales, en particulier dans les télécoms et l’intelligence artificielle, avec des dépôts de brevets en hausse de 11,2% par rapport à 2021. Ce sont traditionnellement des secteurs où les Etats-Unis, la Chine et la Corée sont très présents et c’est en partie ce qui porte leur forte croissance. La Chine diversifie ses demandes de dépôts de brevets, qui ne sont plus concentrées uniquement sur le numérique, mais s’élargissent également aux batteries et aux technologies vertes par exemple, avec des champions comme CATL.

On note aussi depuis la période du COVID-19 une accélération des dépôts de brevets dans les technologies de la santé, notamment pour les biotechnologies qui connaissent une progression de 11%. C'est un secteur où les Etats Unis sont particulièrement bien représentés, bien que l'Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm) soit le 2ème déposant à l’OEB pour les biotechnologies et la pharmacie.

En Europe, l'augmentation des demandes de dépôts de brevets est globalement solide, la France enregistrant par exemple une augmentation de 1,9% (Mais aussi +5,9% pour la Suisse, +3,5% pour les Pays Bas, +12,3% pour l’Irlande et +17,8% pour la Pologne). L’Allemagne en revanche enregistre une baisse des dépôts de brevets assez conséquente avec -4,7%, même si le pays reste, de loin, le premier déposant européen.

Quels secteurs portent la croissance européenne ?

Indéniablement les transports, principal domaine de dépôts de brevets en France et en Allemagne. On observe toutefois un léger tassement dans les domaines traditionnels – typiquement les moteurs à combustion – et à l’inverse une forte augmentation des demandes de brevets liées aux technologies vertes, y compris les voitures électriques et les batteries avec une hausse de 18,2%, dont 48% pour les seules batteries. C’est une tendance qui se dessinait déjà avant mais qui se renforce très sérieusement.

En France, Valeo, qui est le numéro un français dans le domaine des transports traditionnels, mais aussi dans ceux de l’électricité, des batteries et de la propulsion électrique, enregistre cette année une hausse de 17,6% et prend la tête des dépôts de brevets tricolores auprès de l'OEB, devant Safran. Cette mutation industrielle vers l’électrique explique sans doute la baisse des dépôts de brevets de l’Allemagne, davantage portée par les industries mécaniques et l’automobile, la France étant plus diversifiée avec notamment Airbus qui reste très dynamique.

On constate aussi une forte croissance des dépôts de brevets dans le domaine des semi-conducteurs (+19,9%), est-ce lié à la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis ?

Il est difficile d’en donner les causes, mais les semi-conducteurs sont en effet devenus un domaine stratégique pour les grandes puissances, avec des enjeux de contrôle des approvisionnements et des chaînes de valeur, mais aussi de transition énergétique. Les dépôts augmentent considérablement dans plusieurs pays, notamment en France (+17%) où c’est un secteur relativement modeste mais très actif. Le principal acteur dans ce domaine est le CEA qui est le 6ème déposant mondial à l’OEB pour les semi-conducteurs.

L’Île-de-France concentre toujours presque deux tiers des demandes de brevets en France (61%), mais on constate une vraie percée de la Bretagne (+65,3%) qui prend la 4ème place. Comment expliquer ce phénomène ?

En effet, si l’Ile-de-France domine toujours largement le nombre de dépôts de brevets, suivie par l’Auvergne-Rhône-Alpes et la région PACA, ces régions connaissent une petite baisse alors que les dépôts venant des autres régions sont en augmentation. Une tendance à la décentralisation qui s’explique en partie par des raisons sectorielles, l’Occitanie étant notamment portée par le dynamisme d’Airbus. L’augmentation spectaculaire de la région Bretagne est due à sa spécialisation historique dans les technologies audiovisuelles, les dépôts de brevets dans ce domaine venant du rennais InterDigital, anciennement Technicolor. La recherche dans les technologies de format audiovisuel connaît de fait un boom post-Covid en France (+22,3%), tirée par le besoin de formats de vidéo conférence.

Constatez-vous des applications concrètes de ces dépôts de brevets ?

C’est une question très importante et un défi pour l’Europe. Mais les projets d’investissement cette année dans des usines de batteries en France et en Europe, et aussi dans des start-up de ces secteurs, invitent à répondre par l’affirmative. Le CEA, 3ème déposant français cette année, est particulièrement intéressant car il est à la fois impliqué dans la recherche fondamentale et proche de l’industrie. Présent dans plusieurs domaines stratégiques, c’est l’organisme de recherche numéro un au monde en termes de dépôts de brevets pour les batteries et l’hydrogène. Il est aussi très bien positionné dans des technologies stratégiques comme les semi-conducteurs.

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