«Ne mettez pas le feu aux usines, on en a besoin !» Un message en forme d’avertissement que les syndicats de Stellantis ont récemment fait passer à leur direction, raconte Laurent Oechsel, le délégué syndical central CFE-CGC du constructeur automobile. «On a prévenu : sur le terrain, c’est tendu sur la question des revenus», prévient-il. L’an passé, les salariés ont obtenu une hausse de la masse salariale de 5,3%, presque autant que chez Airbus (5,5%). Mais l’inflation était alors à 6,3% et ils estiment avoir perdu en pouvoir d’achat. Le syndicaliste se réjouit que les négociations annuelles obligatoires (NAO) pour 2024 aient été avancées à décembre, alors qu'elles se tenaient jusqu’ici en février et mars. «L’enveloppe des augmentations est importante, le calendrier aussi, poursuit Laurent Oechsel. Avec des NAO en décembre, les augmentations se feront dès janvier, et non plus en mai ou juin.»
Mieux payer pour recruter
Interrogés dans les allées de la Rencontre des entrepreneurs de France, organisée fin août par le Medef, les employeurs estiment quasiment tous avoir fait les efforts nécessaires en 2023. «J’ai augmenté la masse salariale au-delà de l’inflation. Mais pas à la même hauteur pour tous. Il faut une méritocratie, et rémunérer les salariés à la hauteur de ce qu’ils donnent», confie le patron d’une PME d’équipements industriels. Il envisage quelques rattrapages pour certains en 2024, mais des augmentations générales moins généreuses qu’en 2023.
L’équation est parfois difficile à résoudre, entre les attentes des salariés et les incertitudes économiques.
— Boris Lombard, Président de KSB France
Selon la Dares, les salaires ont progressé de 4,6% entre juin 2022 et juin 2023, soit plus que les prix à la consommation durant la même période (4,4%). Deloitte, qui parle de «niveaux inédits» d’augmentations, les estime à 4,6% pour les ouvriers et employés, à 4% pour les cadres. Le bilan d’un autre cabinet, LHH, s’établit à 4,7% en taux médian, un peu plus dans l’industrie (5%), tirée par le secteur des biens d’équipement. L’inflation, elle, devrait, selon l’Insee, être de 4,2% en décembre sur un an.
Ces augmentations de salaire sont notamment tirées par les difficultés de recrutement. «Depuis deux ans, les jeunes salariés sont embauchés à des salaires supérieurs à ceux pratiqués dans l’entreprise, et les gens se sont retrouvés à former des salariés plus jeunes et mieux payés qu’eux, raconte Anne-Claude Vitali, la coordinatrice CFDT de Safran. Le problème a été identifié et traité, les cadres ont eu une augmentation supposée rattraper cette différence de salaire...» Delphine Landeroin, du cabinet LHH, rappelle que «les augmentations salariales ne sont pas tout. D’autres éléments de rémunération – prime de partage de la valeur, prime transport, indemnité de télétravail – s’y ajoutent. Or elles ont été plus nombreuses, et souvent à la hausse, en 2023 ».

- 0.2-33.33
Trim 4 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
- 1784.36+3.25
2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
- 0.87105+0.06
10 Avril 2026
Livre sterling (GBP) - quotidien£ GBP/€
Pour 2024, tous les cabinets s’attendent à des augmentations moins importantes : un taux médian de 3,5%, selon LHH, de 4% pour les ouvriers et employés et 3,5% pour les cadres, selon Deloitte. «Les entreprises se montrent prudentes. Avec une inflation moins forte, elles prévoient des augmentations salariales potentiellement moins élevées qu’en 2023», analyse Delphine Landeroin.
Partager la valeur produite
D’autant que l’inflation n’est pas la seule variable. «L’équation est parfois difficile à résoudre, entre les attentes des salariés et les incertitudes économiques, relève Boris Lombard, le président de KSB France, un fabricant de pompes et robinets industriels. Dans un contexte d’inflation élevée et de nécessité de réaliser des investissements exceptionnels, le gâteau n’est pas extensible, il faut le partager.» Le délégué syndical de Stellantis Laurent Oeschel en a aussi conscience : «Le salaire, c’est bien, mais il faut aussi de l’investissement en France, et être performants. Nous devons faire de la pédagogie auprès des salariés, mais aussi expliquer à la direction qu’elle doit partager plus équitablement la valeur produite par l’entreprise et ses équipes.»
Les PME qui font des bénéfices vont bientôt être obligées de s’y plier, dès que la loi le prévoyant sera votée. «Beaucoup nous interrogent sur la mise en place d’un accord d’intéressement, témoigne Delphine Landeroin. Si elles ne peuvent pas offrir le même package de rémunérations que les grands groupes, elles voient dans l’intéressement, dont les objectifs ne sont pas exclusivement liés aux résultats, un moyen de fédérer et de motiver leurs équipes.»
L’écart entre les attentes des salariés et les intentions des employeurs pourrait créer des tensions à l’approche des NAO. Selon l’enquête de LHH, les trois quarts des entreprises pensent que le climat social de 2024 sera le même que celui de 2023. Et il avait parfois été difficile... Une sur cinq s’attend à davantage de tensions sociales. Rendez-vous le 13 octobre, journée de mobilisation syndicale en faveur des salaires et du pouvoir d’achat, pour mesurer la mobilisation des salariés. La conférence sociale voulue par le président de la République, prévue en octobre, pourrait, elle, déboucher sur une revalorisation des grilles salariales de branche. La balle est dans le camp des employeurs.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3723 - Octobre 2023



