Entretien

"Les campagnes ont des ressources et doivent en prendre conscience", selon Vincent Grimault

Dans « La renaissance des campagnes »*, ce journaliste économique originaire du Cantal révèle le dynamisme de certains territoires. Pour lui, ce ne sont pas des exceptions.

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Vincent Grimault
Vincent Grimault, journaliste économique, est l'auteur de "La renaissance des campagnes" (Seuil).

L'Usine Nouvelle. - Pourquoi critiquez-vous l’idée selon laquelle les campagnes auraient été abandonnées au profit des métropoles ?

Vincent Grimault. - Cela aurait été un titre un peu long, mais ce livre aurait dû s’appeler « Tous les territoires peuvent s’en sortir, même les campagnes ». Ce que je récuse avant tout, c’est la catégorisation par taille de communes. Je me base sur des données et sur des reportages que j’ai effectués. Au niveau national, les chiffres de l’emploi sont sans appel. Les dynamiques de créations ne dépendent pas de la taille. Certes les métropoles de Lyon et Bordeaux sont performantes, mais d’autres ne le sont pas. À l’inverse, des villes moyennes comme Saint-Nazaire et Cholet sont très dynamiques. De même, certaines campagnes vont bien, d’autres non. On ne peut pas dire que c’est cuit pour les territoires ruraux. Il faut entrer dans la boîte noire et voire précisément pourquoi certains s’en sortent mieux que d’autres.

Il y a quand même des espaces plus en difficulté que d’autres. La « diagonale du vide » existe toujours, non ?

Je suis d’accord. L’exemple de la diagonale du vide va dans ce sens, car c’est une vision, une analyse interrégionale qui échappe à la catégorisation par taille de communes. Oui, le Grand Est va mal. Cela dit, la diagonale est de plus en plus courte, car sa partie sud va de mieux en mieux. Une autre diagonale est plus inquiétante : celle située au nord d’une ligne Cherbourg-Genève. Je suis plus inquiet pour Cherbourg et une petite moitié nord-est. Metz et Nancy ne vont pas mieux que leur campagne. Nous avons besoin d’une réflexion régionale, comme celle que l’on a menée pour la région de Toulouse avant qu’Airbus n’arrive.

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Au moment des Gilets jaunes, on a beaucoup parlé du périurbain. Faut-il en tenir compte ?

Je crois à la complémentarité entre le périurbain et les campagnes. Les territoires qui vont bien sont ceux qui travaillent bien avec leurs voisins, comme Nantes et son arrière-pays. L’enjeu est d’avoir un ensemble cohérent. Toutes les zones ont des ressources. Certaines savent les exploiter, d’autres non.

Comment ?

J’aime bien l’exemple du Comté et du Cantal. Dans les deux cas, on part de la même matière première : le lait. Dans un cas, on a une tradition de coopération entre producteurs et affineurs, qui se mettent autour de la table tous les ans et décident de produire un fromage haut de gamme vendu relativement cher. Aujourd’hui, c’est une rente territoriale. Dans le Cantal, on a eu une non-stratégie qui a mené à la division avec des acteurs qui ont voulu grossir au détriment des autres. Le Cantal est devenu un fromage industriel moyen de gamme, moins cher, mais le pari a été perdant : les volumes de ventes baissent et les marges aussi. D’ailleurs, les acteurs ont changé de stratégie depuis une dizaine d’années et misent de nouveau sur la qualité.

Partagez-vous l’analyse de l’ingénieur, sociologue et économiste Pierre Veltz, selon laquelle ce sont les hommes qui font la différence entre les territoires, ce que les économistes pointent peu ?

Les économistes veulent mathématiser à tout prix. Ils préfèrent les grandes équations avec des jeux de données sur le capital, le travail... C’est moins chic de dire que ce qui fait le succès d’un territoire, c’est la personne du maire ou du chef d’entreprise. Ce qui compte aussi beaucoup, c’est la force de l’identité culturelle. J’ai vu cela dans la vallée de la Drôme, aux Herbiers en Vendée, et même dans un village du Bas-Rhin dans une zone qui va mal. Le maire a su mobiliser parce qu’il ne se voit pas vivre ailleurs. C’est un critère décisif, les gens sont attachés à leur territoire et se défoncent pour lui.

Ce sont donc des hommes (et des femmes) providentiels. Il n’y a donc rien à faire ?

Évidemment non. Il faut avoir des discours mobilisateurs. Trop souvent, dans ces zones, on s’interdit de réussir. Quand, à l’inverse, aux Herbiers, on vous dit « ici, c’est la Silicon Valley parce qu’on essaie et tant pis si on rate, on recommencera », cela crée un climat positif. Dans les territoires, j’ai croisé trop de gens qui baissent les bras parce que l’autoroute est à une heure. Un point emblématique de cette situation est qu’après avoir obtenu jusqu’au collège des résultats comparables aux autres, les jeunes ruraux font des choix de filières courtes au lycée. Je ne suis pas favorable aux études supérieures à tout prix, mais dans un pays comme la France où on a le culte du diplôme, cela dit quelque chose.

Le discours selon lequel la ruralité est sacrifiée serait un alibi alors ?

Nombre d’élus ont un discours défaitiste et victimaire. Leur rôle a changé, et pour beaucoup, il est difficile d’accepter les évolutions. Longtemps, le bon maire construisait la station d’épuration, la piscine et la salle polyvalente, et même une rocade. Cette image de maire bâtisseur était valorisante, symboliquement et médiatiquement. Aujourd’hui, ce modèle est arrivé à son terme. Le maire doit devenir un super-animateur du territoire. Embaucher la personne qui saura monter un dossier de financement pour la PME du coin et créer des emplois, c’est moins visible et moins gratifiant.

Parmi les atouts des campagnes, il y a le coût de la vie plus faible…

On vit plutôt bien dans les campagnes, même avec un petit salaire. L’industrie joue un rôle. À Saint-Flour, dans le Cantal, un couple où l’homme travaille dans l’agroalimentaire et sa femme chez un sous-traitant dans l’industrie du luxe ne s’en sort pas si mal. On est loin de l’image de misère sociale que l’on a parfois en tête. Je sais bien qu’à l’ère des fake news, on conteste les statistiques. Pourtant, elles ne montrent pas un décrochage des campagnes en matière de niveau de vie, alors qu’elles prennent mal en compte tout l’informel de ces territoires.

L’abandon des services publics dans les campagnes est aussi une légende urbaine ?

Abandon est un terme trop fort. Les services publics ont certes davantage reculé à la campagne qu’en ville, mais on partait d’un meilleur niveau. On a 15 élèves par classe en Lozère, 25 dans l’Essonne. Les territoires ruraux n’ont pas été abandonnés. C’est pour cela qu’ils peuvent rebondir. Un sujet est un peu sous-estimé : la protection sociale et particulièrement les retraites, qui sont une machine à redistribuer plus de 300 milliards d’euros sur le territoire. Sur 100 euros qui arrivent sur un territoire, il n’y en a que 19 qui viennent de sa base productive. Le reste vient de la base résidentielle et des prestations sociales. L’exemple de Saâles, une petite commune du Bas-Rhin, est emblématique. Le maire a eu à cœur de valoriser ses ressources (le bois, le vent, l’agriculture…) et ça fonctionne.

Vous notez l’importance de la connexion numérique. Après le Covid-19 et le rêve de s’installer à la campagne, cela sera encore plus important ?

On devrait observer une arrivée de néo-télétravailleurs qui peuvent réconcilier deux vies : la carrière dans la grande entreprise et la vie à la campagne. Je n’en ferais pas une politique de développement. C’est la cerise sur le gâteau. S’ils viennent, il faut leur prévoir une connexion de qualité et des tiers-lieux. Mais tous les territoires vont pouvoir offrir cela, il n’y aura pas d’avantage comparatif. Ce serait une erreur de négliger les habitants déjà là, qui ont des idées ou qui en auront. Ce que j’ai beaucoup entendu dans les campagnes, ce sont les pénuries d’emplois, la difficulté à recruter. Souvent, c’est l’emploi du conjoint qui bloque. Le télétravail pourrait être dynamisé : le conjoint pourra venir plus facilement.

* "La Renaissance des campagnes : Enquête dans une France qui se réinvente" de Vincent Grimault est publié aux éditions du Seuil.

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