Enquête

Le réveil du textile en Occitanie - Des pépites sur des marchés de niche

Les PME et TPE d’un secteur historique ont su se réinventer en pariant sur le luxe et le technique, et relancent la production de matières premières naturelles.

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Les Toiles du Soleil, entreprise fondée en 1897, perpétue le tissage catalan et réalise 60% de son activité à l'export.

"Pour exister, le textile français doit se retrousser les manches", lance Fabrice Lodetti, le président des Filatures du Parc. L’entreprise de 35 salariés a réalisé 4,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020. Elle est située à Brassac, une commune de 1 200 habitants dans le Tarn, au cœur d’un bassin textile historique. L’an dernier, un incendie a détruit un tiers de ses locaux. Heureusement, la ligne de défibrage n’a pas été touchée.

Sa technique brevetée permet de produire du fil de qualité à partir de matières recyclées végétales, animales ou même synthétiques. Un fil obtenu à partir de ceintures de sécurité, de rebuts textiles et du recyclage de bouteilles plastiques, qui a été retenu par Renault pour le tissu des sièges de la Zoé.

La filature travaille également avec Manufacture Regain et ses 38 salariés (5,3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020), à Labruguière (Tarn). Innovation, relocalisation et économie circulaire lui ont ouvert les portes du monde de la mode, avec Le Slip Français, 1083 ou Les Vilains Parisiens notamment. Ses pulls, résistants au feu, équipent aussi les sapeurs-pompiers. En fin de vie, ils sont récupérés et envoyés aux Filatures du Parc, qui assurent une seconde vie aux fils. Le made in France est un atout, surtout quand il va de pair avec une belle histoire. Née en 1897, l’entreprise Les Toiles du Soleil et ses 20 salariés perpétuent à Saint-Laurent-de-Cerdans (Pyrénées-Orientales) le tissage catalan. Ses productions partent à 60 % à l’international. "Le made in France est un argument majeur au Japon", assure le responsable commercial, Christian Mailhos.

Économie circulaire et made in France

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Depuis une dizaine d’années, les effectifs de l’industrie textile sont stables dans la région, et la crise sanitaire n’a pas entraîné d’effondrement. "La multiplicité de métiers – filature, tricotage, tissage, teinture ou confection – est unique en France", affirme Lionel Bonneville, le président de l’Union des industries textiles (UIT) Sud et dirigeant de Jules Tournier et Fils (110 salariés, 21 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020) à Mazamet (Tarn). "L’Occitanie est riche de pépites positionnées sur des niches à forte valeur ajoutée, dans le luxe ou les textiles techniques, qui représentent 40 % du chiffre d’affaires de la filière", souligne Lionel Bonneville. Son entreprise, fondée en 1865, s’est réinventée dans les tissus haut de gamme pour l’industrie de la mode (Hermès, Gucci, Chanel…) et les tissus techniques innovants. Elle est le leader mondial du tissu anti-perforation pour les tenues d’escrime.

Autres exemples : Sotextho (25 salariés, 4,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020), à Saint-Amans-Valtoret (Tarn), propose des textiles non tissés à partir de fibres naturelles (laine, lin, chanvre, jute…), souvent recyclées, travaillées par aiguilletage, pour la literie, l’isolation écologique du bâtiment ou le paillage agricole. Dans les Hautes-Pyrénées, Altela fabrique des cordes et des filets pour le sport, le bâtiment et la pêche, et Nervures, des voiles de parapente et, depuis peu, des voiles géantes pour tracter les cargos. À Najac (Aveyron), TLM conçoit et fabrique des membranes pour des voiles de compétition. Les voiles de bateaux, c’est aussi l’affaire d’entreprises du littoral, dont Delta Voiles (17 salariés) qui fabrique à Mauguio (Hérault) un millier de voiles par an pour la plaisance et la régate.

"La crise du Covid-19 a accéléré les tendances de consommation en faveur des matières naturelles locales et des circuits courts", remarque de son côté Myriam Joly. Sa société, Atelier Joly, plus connue sous le nom de sa marque Missègle, a investi 2,4 millions d’euros dans son extension à Burlats (Tarn). L’atelier de tricotage commercialise l’essentiel de ses productions en vente directe, principalement par internet. Avec 40 salariés, dont cinq postes créés en un an, le chiffre d’affaires a gagné 60 % en 2020, s’élevant à 8,5 millions d’euros. "Nous travaillons avec des producteurs locaux, pour le mohair, la laine et depuis peu le chanvre", précise la chef d’entreprise, qui vient d’adhérer à Virgo Coop. La coopérative lotoise s’emploie à structurer une filière chanvre textile en Occitanie, où 60 hectares ont déjà été plantés. Pour son président Mathieu Ebbesen-Goudin, "le chanvre pourrait servir de levier à une économie régionale biosourcée et relocalisée". La coopérative est partenaire du Lotois Hemp-Act pour développer à Lacapelle-Marival (Lot) une ligne pilote de défibrage du chanvre.

En aval, le Lozérien Atelier Tuffery (24 salariés) est également sociétaire de Virgo Coop. "Le chanvre et la laine représentent 20% de notre production", assure Julien Tuffery, quatrième génération à la tête de la PME familiale. Héraut du jean made in France, Atelier Tuffery a doublé son chiffre d’affaires en 2020, atteignant 2,9 millions d’euros, et investi 2,5 millions d’euros pour tripler de surface en 2022. Il est aussi actionnaire de Tissages Pistre, à Saint-Affrique-Les-Montagnes (Tarn), avec Virgo Coop et Éric Carlier, patron de l’atelier tarnais de tissage Le Passe-Trame. Rebaptisée Tissages d’Autan, la structure a été relancée avec douze métiers à tisser et trois salariés.

Autant d’initiatives suivies de près par la région Occitanie, qui prépare un contrat pluriannuel de filière. Les industriels aimeraient voir leurs projets avancer. "Ils sont une dizaine à attendre une réponse de France Relance, et la relocalisation d’une unité de lavage de la laine au cœur du bassin tarnais aurait aussi du sens. Élevage, culture et industrie, le textile en Occitanie coche toutes les cases du maintien de l’emploi dans des bassins souvent ruraux et enclavés", insiste Lionel Bonneville. Ce défi suppose la pérennisation des savoir-faire. Un enjeu majeur pour Eminence, qui a réalisé 108 millions d’euros en 2020 et emploie 380 salariés dans le Gard. "D’ici à cinq ans, 20% du personnel partira en retraite", confie son PDG, Dominique Seau. De nombreux chefs d’entreprise le constatent, il n’y a plus de formations adaptées. Un chantier à prendre à bras-le-corps de toute urgence.  

La soie naturelle fait son come-back

C’est par l’innovation que la soie naturelle retrouve le chemin des Cévennes, haut lieu de la sériciculture jusqu’au XIXe siècle. Sericyne a breveté en 2016 un procédé de production de soie en 3D. Dans une ancienne magnanerie de Monoblet (Gard), les vers à soie ne tissent plus de cocons, mais filent leur soie sur des supports 3D ou à plat (feuilles standard de 50 × 100 cm). Chaque fibre, très résistante, peut être teintée, brodée, sérigraphiée ou gaufrée. Sericyne travaille sur mesure pour les secteurs de la mode, de la décoration, du packaging (parfums Guerlain...). L’entreprise vend en ligne ses propres productions, dont une taie d’oreiller "de soin". En 2020, elle a également fabriqué 5 000 masques (trois couches) en soie anti-transpirante et thermorégulatrice, achetés par la région Occitanie. La TPE de huit personnes (chiffre d’affaires confidentiel) intervient de l’amont à l’aval : elle a planté 10 000 mûriers sur 2,5 hectares et collabore avec 15 sériciculteurs. "Nous avions triplé notre élevage l’an dernier, avec 300 000 vers à soie, l’objectif est de passer à plusieurs millions", affirme la cofondatrice Clara Hardy. Sylvie Brouillet


Sericyne a développé une technique de production de soie non tissée mise en forme en 2D ou en 3D. © Sericyne/Sébastien Vallée

Des colorants biosourcés

L’ambition de Pili est de proposer une alternative à la production de colorants par synthèse pétrochimique. La société toulousaine a mis au point un procédé industriel de colorants par fermentation microbienne. Créée en 2015 à Paris, au sein de La Paillasse, la start-up s’est rapprochée très tôt du démonstrateur pré-industriel TWB (Toulouse White Biotechnology), qui vient de redéployer ses installations sur un nouveau site, au cœur du campus de l’Insa de Toulouse. Pili, qui a fait la démonstration de sa technologie en laboratoire, vient de lever 4 millions d’euros pour accélérer l’industrialisation de son procédé et prévoit la qualification d’un premier produit destiné aux professionnels du textile pour 2022. La start-up emploie 23 salariés, dont 14 chez TWB, où sont hébergés son siège et ses équipes de R & D. Marina Angel

 

La région Occitanie en chiffres

Etablissements 388

Salariés 4 726

Fabrication de textiles 1 559

Habillement 1 964

Cuir et Chaussures 1 203

Source : Urssaf (décembre 2019)

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