Enquête

Le réveil du textile en Hauts-de-France - Retour vers le futur

Bastion historique de la filière, la région tente de préserver un savoir-faire unique tout en se réinventant grâce aux nouvelles technologies.

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Peignage Dumortier va investir 3,6 millions d'euros pour moderniser sa filature de Tourcoing (Nord).

Comme il paraît loin le temps où le textile employait des milliers de travailleurs dans le Nord de la France… La filière a évidemment perdu de sa superbe par rapport au pic des années 1950. Mais toutes les compétences n’ont pas disparu et la région se veut le symbole de la renaissance d’un textile plus moderne et plus durable.

Parmi les grands noms qui résistent, il y a la maison Pierre Frey, à Montigny-en-Cambrésis (Nord). Vingt-cinq personnes se relaient sur la vingtaine de métiers pour créer des tissus d’ameublement haut de gamme qui se vendent partout dans le monde. "Nous travaillons aussi bien la laine que la fibre outdoor et le lin qui est produit localement", précise Pierre Frey, le petit-fils du fondateur. Des tissus pour mobilier à l’imprimé d’inspiration provençale ont ainsi été créés en 2021. L’entreprise développe en parallèle de nouvelles fibres techniques. "Nous avons mis au point un traitement sur fibre qui rend le lin outdoor", ajoute-t-il.

Autre témoin du passé glorieux de la région toujours en activité, Peignage Dumortier à Tourcoing (Nord). Ce dernier transforme les fibres avant leur envoi en filature depuis 125 ans. Lauréat du plan de relance, Peignage Dumortier va entreprendre la modernisation de ses équipements de production. Le budget global de 3,6 millions d’euros va permettre d’acquérir une vingtaine de machines en vue de créer un atelier dédié à la laine française et un autre pour préparer le lin. "Nous sommes des spécialistes. Dès que le traitement est compliqué, cher ou avec des besoins d’expertise spécifiques, par exemple le traitement de fibres d’aramide, nous avons de réels atouts, explique Cédric Auplat, le dirigeant. Nous travaillons également sur des projets d’économie circulaire notamment autour des matières recyclées et naturelles comme le lin."

L’heure de la réindustrialisation a sonné

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C’est depuis son site d’origine, qui s’étend sur plus de 10 000 m², que Peignage Dumortier prépare des rubans pour des filatures d’Europe, de Turquie et même des États-Unis. "Dans les années 1990, tous nos clients étaient à moins de 100kilomètres de notre usine. Aujourd’hui, moins de 10% de nos clients sont français. La réouverture d’une filature de lin est une bonne nouvelle." En effet, Safilin va réimplanter, courant 2022, une usine de filature dans le Pas-de-Calais. Ce qui représente un investissement de 5 millions d’euros (dont 800 000 euros d’aides du plan France Relance) pour cet industriel qui s’était installé en Pologne il y a 25 ans. Une relocalisation appréciée par l’écosystème textile régional. Elle n’est pas la seule. Fashion Cube va ouvrir dans le Nord une usine de denims à Neuville-en-Ferrain, tout près de Tourcoing. Elle fabriquera, dès fin 2021, des jeans pour les six enseignes textiles du groupe Mulliez (Bizzbee, Grain de Malice, Jules, Pimkie, Orsay et RougeGorge) et vise une production de 410 000 unités par an d’ici à 2024, soit un peu moins de 6 % de la totalité des volumes du groupe. Quelque 3,5 millions d’euros seront investis et 105 emplois seront créés. "Cette usine se veut un démonstrateur du made in France. Cette expérience sera le démarrage d’une réindustrialisation avec une production en circuit court", ajoute Christian Kinnen, chef du projet.

Dans l’Aisne, Diane et Jules Deblyck, fondateurs de la marque Mon Masque de France, ont créé une collection de vêtements de protection individuelle fabriquée entièrement en France. Grâce à l’utilisation de la technologie HeiQ Viroblock pour la finition textile, développée par le suisse HeiQ, la jeune marque a élaboré une gamme de vêtements et d’accessoires adaptée aux contraintes sanitaires. "Le lancement de cette ligne de vêtements de protection personnalisables est l’aboutissement d’un travail de plusieurs mois, affirme Jules Deblyck. Nous démontrons ainsi que l’innovation n’est pas qu’une affaire de grandes entreprises."

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Mon Masque de France élabore des vêtements et des accessoires adaptés aux contraintes sanitraires Mon Masque de France élabore des vêtements et des accessoires adaptés aux contraintes sanitraires

Mon Masque de France élabore des vêtements et des accessoires adaptés aux contraintes sanitaires. ©Mon Masque de France

UTT Yarns, qui possède une filature à Trelon, dans l’Avesnois (Nord) et une teinturerie à Tourcoing, mise sur l’économie circulaire. "Fabriquons au plus près du lieu de consommation, invite Grégory Marchant, son président. En optant pour du matériel performant, on peut vendre au même prix que l’Asie." Depuis sept générations, UTT travaille avec les acteurs du vêtement, aussi bien les distributeurs spécialisés que les marques. "Nous fournissons des fils spécifiques, des couleurs, des assemblages et retors à la demande. Les marques testent ici leurs réalisations en cours de saison, avant de les produire en grande quantité en Asie." Avec une production de 10 à 20 tonnes par jour, le filateur offre l’avantage de pouvoir livrer plus rapidement ses clients. Cette proximité géographique permet aux marques de réaliser plus facilement des essais avant de se lancer en production. UTT mise également sur la diversification de ses activités pour traverser la crise sanitaire. "À Trelon, nous refaisons des fils à partir de matières recyclées. Nous allons prochainement investir 2millions d’euros dans une ligne d’essai." Mais c’est l’essor du fil technique Imattec, il y a une quinzaine d’années qui permet à l’entreprise de se développer pendant la pandémie. "L’activité a tourné à fond. Nous livrons dans le monde entier des solutions textiles, réalisées à partir de métaux ou d’aramide et qui peuvent être résistantes aux coupures, à l’abrasion ou encore à la perforation", détaille Grégory Marchant.

Les textiles techniques ont la cote

À une dizaine de kilomètres de là, Cousin Biotech est devenu l’un des leaders mondiaux du textile technique implantable. Cette PME, installée à Wervicq-Sud (Nord), est riche d’un savoir-faire ancestral. Des fils tressés pour les selles de cheval, les sangles et les coutures de capotes de fiacres, jusqu’aux prothèses ligamentaires textiles, le groupe Cousin a su, à chaque étape de son histoire, innover pour grandir. Cousin Biotech en est la branche médicale. Avec une production de 220 000 implants et de 70 000 ligaments par an, l’entreprise se positionne sur un marché de niche. "Nous sommes en cours de développement notamment pour industrialiser nos process, indique François Henin, son directeur. Nous avons un projet d’investissement de 6millions d’euros." Depuis dix ans, Cousin Biotech travaille sur la conception d’un implant contenant un antalgique. Les essais cliniques vont débuter en septembre.

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Cousin Biotech fabrique des dispositifs médicaux implantables en textile technique Cousin Biotech fabrique des dispositifs médicaux implantables en textile technique

Cousin Biotech fabrique des dispositifs médicaux implantables en textile technique. ©Cousin Biotech

Malterre a, lui, survécu en développant une très forte capacité d’innovation lui permettant de s’adapter à des demandes orphelines souvent sur des micros marchés à dimension mondiale comme des tissus de voltige pour des artistes de cirque, des pistes nomades en textile conducteur pour la pratique de l’escrime ou la conception de housses de cercueils pour transport en avion. Dès le début du premier confinement, cette société de dix salariés implantée à Moreuil (Somme) et spécialisée dans la fabrication d’étoffe à maille, avait réussi à produire un masque anti-projection après une semaine de prototypage. "En tant que tricoteur, nous fabriquons nous-mêmes notre propre tissu. Nous avons acheté du matériel pour monter une nouvelle ligne de production de masques que nous avons livrés principalement dans l’est de la France, aux hôpitaux, maisons de retraite mais aussi aux usines vitales pour le pays", rappelle Laurent Malterre, son dirigeant qui a reçu la fibre textile en héritage et perpétue cette tradition depuis 1981. L’entreprise opère sur de nombreux autres marchés, principalement le balnéaire, la lingerie, le prêt-à-porter mais aussi dans les secteurs militaire et médical. "Il y a eu l’essor avec les grandes industries textiles, puis le déclin avec les délocalisations. Nous sommes convaincus d’être à présent au seuil de la troisième grande histoire du textile en France."

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Malterre innove avec des tissus de voltige pour le cirque et des textiles conducteurs pour les pistes d'escrime Malterre innove avec des tissus de voltige pour le cirque et des textiles conducteurs pour les pistes d'escrime

Malterre innove avec des tissus de voltige pour le cirque et des textiles conducteurs pour les pistes d'escrime. © Le Courrier Picard/MAXPPP

Roubaix, pionnier de la mode verte

Depuis 2015, l’association Fashion Green Hub, installée à Roubaix (Nord), regroupe plus de 300 entrepreneurs, enseignes de l’habillement et de la distribution qui souhaitent créer à partir de matières recyclées. "On ne fait plus comme avant. On peut faire autrement tout en étant rentable et avec moins d’impact sur l’environnement et sur l’être humain", assure Annick Jehanne, sa présidente. Les Hauts-de-France sont la seule région à avoir une feuille de route sur la mode circulaire, locale et innovante. "Nous avons la chance d’avoir encore tous les maillons de la chaîne qui travaillent ensemble. On peut alors inventer la mode du futur au juste prix." Depuis 2018, ce véritable laboratoire d’idées propose un atelier mutualisé, baptisé Le Plateau fertile, où des petites séries peuvent être produites. Il fonctionne comme un bureau d’études qui va industrialiser une production à partir d’une conception virtuelle. "L’idée est de montrer que l’on peut inventer de nouvelles choses, que l’on peut passer à une mode sans surconsommation et surproduction. Paris a le luxe, mais les Hauts-de-France fabriqueront un jour la mode durable pour tous", avance Annick Jehanne. Nadia Daki

 

À Tourcoing, production à la demande 

Le Centre européen des textiles innovants (Ceti) va ouvrir au second semestre 2021, On demand for good, une plate-forme unique en Europe à partir de laquelle prototypes, séries d’étoffes et de vêtements pourront être conçus et lancés en quantité réduite. Elle est le fruit de trois années de R&D et fait l’objet de 2 millions d’euros d’investissement, cofinancée par la région Hauts-de-France et l’État. Grâce à des outils de captation de données en temps réel, à des simulateurs en 3D pour les matières et les formes et à l’utilisation de la réalité virtuelle pour co-créer avec les clients, les industriels pourront tester leurs créations via des productions en petites séries. L’objectif est de permettre à la filière textile de s’inscrire dans un nouveau modèle économique local, durable et compétitif tout en répondant aux attentes des consommateurs sur la transparence et le respect de l’environnement. Nadia Daki

 

La région Hauts-de-France en chiffres

Etablissements 400

Salariés 11 506

Fabrication de textiles 8 426

Habillement 1 605

Cuir et Chaussures 1 475

Source : Urssaf (décembre 2019)

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